Polémique

Karim Benzema, point Godwin du football français

En France, toute discussion ou débat sur le football s’échoue invariablement sur le cas Benzema, star au Real Madrid mais blacklisté par Didier Deschamps, amoureux du maillot bleu mais «mauvais Français», irréprochable sur le terrain mais source de perturbations en dehors. Un documentaire dimanche sur Canal + décortique le malaise

Ses exploits sont diffusés en mondovision, sa vie se déroule sous l’œil inquisiteur des réseaux sociaux. Pourtant, Karim Benzema conserve intact tout son mystère. A 29 ans, l’enfant terrible du football français entame sa neuvième saison sous le prestigieux maillot du Real Madrid.

Chaque week-end, aux côtés des superstars Gareth Bale et Cristiano Ronaldo, ce delantero racé, à l’aise des deux pieds, empile les buts et terrorise les défenses ibériques. Une furia offensive qui a permis au trio de gagner un surnom, la BBC, et à Benzema d’être suivi par 23 millions d’aficionados sur Facebook et près de 21 millions sur Instagram.

Un palmarès fourni

Seulement, loin des idées reçues, «KB Nueve» (nueve comme 9, son numéro au Real Madrid) s’est épanoui dans le silence et le travail. Les efforts ont fini par payer. Au fil des années, son palmarès est devenu l’un des plus fournis du football français.

A son actif: 3 Ligues des champions (record français de Raymond Kopa égalé), 2 Ligas et 2 Coupes du monde des clubs, sans compter les 4 titres de Ligue 1 et la Coupe de France remportés avec son club formateur, l’Olympique Lyonnais. Autant de titres qui n’empêchent pourtant pas l’attaquant de traîner ce qui ressemble à un véritable spleen. Le maillot de l’équipe de France lui manque terriblement…

Tenter de percer le mystère

Pour tenter de percer le mystère Benzema, la chaîne Canal + consacre au joueur un documentaire de deux heures, Le K Benzema, diffusé le 12 novembre. En ce week-end de trêve internationale, le film est programmé à l’horaire habituel du grand match de Ligue 1 du dimanche soir. Une case de choix, à la hauteur du talent du joueur et des réactions qu’il suscite.

De Zidane à Ribéry, de Bernard Lacombe à Samir Nasri, nombreuses sont les gloires tricolores à avoir souhaité s’exprimer pour réhabiliter le joueur. L’ancien Gunner Thierry Henry raconte: «Quand je suis en Angleterre, dès que ça parle football, on me demande pourquoi Karim Benzema n’est pas présent en sélection. Il faut poser la question à l’entraîneur et respecter ses choix.»

Du talent… et des bourdes à répétition

Thierry Henry poursuit: «Benzema, c’est un cas mondial! On n’est pas seulement en train de parler de la Ligue 1 ou même de la Liga. Il y a des joueurs qui sont partis de l’équipe de France et dont personne ne réclame le retour, même s’ils ont mis des buts dans leurs clubs. Mais là, c’est Karim Benzema… Donc, voilà… Il y a un problème!» Quel problème, au juste?

Loin d’être hagiographique, le film revient sur les passages sombres, les maladresses nombreuses et les dérapages au conditionnel de l’attaquant madrilène. De l’affaire de La Marseillaise (que le buteur se refuse à chanter, comme Michel Platini en son temps), au cas Zahia (une escort-girl mineure prisée par certains Bleus) en passant par ses déclarations sur la double nationalité (Benzema est Franco-Algérien), toutes les polémiques sont évoquées sans détour.

Damien Piscarel et Florent Bodin, coréalisateurs du film, expliquent: «Nous avons fait notre job en lui posant des questions qui lui sont rarement posées. Benzema apparaît parfois agacé. Il s’est livré. Le parti pris était d’être factuel.» Pari réussi.

Les maux bleus

Peu commune, la carrière du natif de Lyon est juchée d’exploits retentissants et d’épisodes amers. Parmi ceux-ci, la date du 26 mars 2015 semble emblématique de la relation amour-haine nouée entre Karim Benzema et l’opinion. Ce soir-là, la France du foot est en émoi. Dans l’antre du Stade de France, au cœur de l’enceinte qui vit Zidane et sa bande remporter la Coupe du monde 1998, les Bleus s’apprêtent à affronter, à nouveau, la sélection brésilienne. Pour l’occasion, le joueur revêt le brassard de capitaine. L’Euro 2016 est proche. Et déjà, l’opposition domestique lui faisant face est féroce.

Dans un sondage réalisé en ligne par France Football, juste avant le match contre le Brésil, 63% des lecteurs de l’hebdomadaire estimaient que l’attaquant n’avait pas les qualités pour être «un bon capitaine». Délit de sale gueule répondent ses partisans, dont fait partie Franck Ribéry: «Il aime le maillot bleu. Bien sûr qu’il aime l’équipe de France! Il a envie de jouer pour son pays. Tu veux qu’il fasse quoi de plus? Il marque des buts, il est titulaire au Real Madrid… Et tu ne le prends pas en équipe de France?» Sur le terrain, les Bleus seront sèchement battus par les Auriverde (1-3). Gâchée sur le terrain, la fête l’est également en coulisses…

Arrêt brutal

Après 81 capes, dont 12 consécutives sans marquer entre juin 2012 et octobre 2013, le parcours de Karim Benzema en sélection s’arrête net. En cause, la rocambolesque affaire dite de la «sextape». Les accusations qui pèsent sur le buteur sont lourdes: on l’accuse d’avoir participé à un chantage envers son coéquipier, Mathieu Valbuena. La machine médiatique s’emballe.

A l’issue de longs mois de procédure, la cour d’appel de Versailles a finalement confirmé la levée intégrale du contrôle judiciaire de Karim Benzema. En théorie, l’horizon s’ouvre à nouveau… Mais Didier Deschamps, jadis soutien fervent, ne compte plus sur l’attaquant.

Sulfureux Benzema. Vendeur aussi… Lancé dans un vaste plan com visant à retrouver les faveurs de l’opinion, l’ancienne idole de Gerland faisait récemment la une des Inrockuptibles. Pierre Siankowski, directeur de la rédaction du magazine, raconte avoir rencontré «un homme déterminé, un champion au sommet de son art».

Reconquête médiatique

A plus d’un titre, le buteur ressemble à un autre Bleu ayant jadis défrayé la chronique: Eric Cantona. Comme l’icône mancunienne, le Merengue divise. «Pourtant, sur le terrain, toutes les personnes interrogées nous ont dit et répété que Benzema était irréprochable. Ce ne sont pas ses qualités sportives qui sont en cause», explique Damien Piscarel. Alors quoi?

Considéré comme un «petit frère» par Zinédine Zidane et comme un «fils» par Jean-Michel Aulas, Benzema a su s’attirer les bonnes grâces de ses coaches et présidents, comme Cantona en son temps avec Guy Roux, Louis Nicollin et Sir Alex Ferguson. Il se passerait donc avec Benzema ce qu’il se passait avec «King Eric» au début des années 1990. A force de mettre le doigt sur les fissures de la société française, le joueur a pris, plus ou moins malgré lui, une véritable dimension politique. Tel un point Godwin du foot, la sempiternelle mention de ses origines enflamme le débat…

Et le conduit le plus souvent dans une impasse. Ce que résume l’historien Pascal Blanchard: «Le cas Benzema a posé, à un moment, un débat extrêmement simple où les gens devaient adopter un point de vue manichéen: pour ou contre. Ce n’est pas le cas Benzema qui a fracturé la société française, mais plutôt la question de savoir s’il y avait du racisme dans cette affaire. On entre alors dans l’ordre de l’inaudible…» Des terrains de football à l’arène politique, il n’y a parfois qu’un pas…

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