Samedi matin blême dans la zone d’Archamps, au pied du Salève. Le papa coach et les enfants piaffent sur le parking de l’hôtel, tandis que maman, déjà très tonique vu l’heure, raconte la joie familiale au plumitif de passage. «La Course de l’Escalade, avec ses milliers de spectateurs qui donnent cette ambiance Tour de France, c’est un moment de féerie à l’approche des Fêtes. Si vous aviez vu les yeux des enfants s’allumer quand je leur ai parlé de la grande marmite en chocolat…»

Avant de rencontrer Karine Herry, son visage taillé à la serpette, son regard métallique et son palmarès de dame de fer au royaume de l’endurance, on s’attend plutôt à découvrir une personnalité sèche, carrée. Erreur. Derrière le monstre de détermination se dévoile vite un brin de femme volubile, jovial et farouchement désireux d’amadouer ce derrière quoi crapahutent la plupart des bipèdes doués de raison: le bonheur.

«Pourquoi fait-on du sport?»

Du Tour du Mont-Blanc (en 25h22...) à la Course des Templiers (must ardéchois), en passant par la «diagonale des fous» (surnom du Grand Raid de la Réunion), la Bretonne a tout gagné ou presque rayon «100 kilomètres sur route», ultra trails et courses de montagne; elle a tout gagné, mais pas n’importe comment. «Le problème, avec le sport dit de haut niveau et l’argent qu’il génère, c’est que ça coïncide souvent avec la perte de la réponse à une question toute simple: pourquoi fait-on du sport? C’est pour l’épanouissement de soi, de son couple et de sa famille. Ce n’est pas dans une démarche égoïste.»

«Non, je ne suis pas maso»

Karine Herry commence la course à pied en 1991, à 23 ans. Elle ne le fait ni pour la gloire, ni pour l’argent. Mais elle ne pourra plus s’en passer. «La course, au départ, ça a toujours été chausser des baskets et partir sur les chemins», résume-t-elle, la prunelle radieuse. «Après, mon mari [Bruno Tomozyk] est venu cadrer tout ça avec des notions tactiques et techniques. J’ai passé les paliers comme un enfant, par jeu et par plaisir. Les gens ont parfois du mal à comprendre pourquoi on fait ça, mais je vous assure que non, je ne suis pas maso.»

C’est d’ailleurs la banane aux lèvres que toute la famille file en direction du Parc des Bastions, où 27 272 personnes ont battu le pavé samedi – pour 22 505 classés. Si l’exercice est très éloigné des efforts de longue haleine auxquels Karine Herry a l’habitude de s’astreindre, pour elle, Escalade ne rime pas tout à fait avec rigolade. Avant la course: «C’est bien d’attaquer la saison 2010 avec une épreuve tonique, parce que je veux réduire un peu les distances à l’avenir. Je sais que je serai lâchée par beaucoup. Mais à mon humble niveau, je vais essayer de faire au mieux, de me bagarrer.» Après l’effort (alignée dans la catégorie «femmes 3», elle a terminé 8e): «Pour quelqu’un qui cherche à progresser en vitesse, ce n’est pas mal du tout. J’ai fait une course dense, je suis allée très près de mes limites, donc je suis contente.»

Renseignements pris, Stérenn et Moran, son fils et sa fille de 8 ans, ont aussi apprécié l’expérience: «Après le stress du départ, il a couru le nez en l’air et le sourire aux lèvres. Et ma puce s’est bien débrouillée aussi.» La course, avant de représenter une compétition, fait office d’école de vie.

«Il faut s’ouvrir à l’extérieur»

Une vie où on connaît des états peu communs. «Les gens s’étonnent parfois de voir avec quelle légèreté je peux vomir en course», rigole la Française qui, tout en soulignant les bienfaits d’une nutrition parfaite, jure par ailleurs que dans sa vision des choses, «la santé prend toujours le pas sur la performance». Karine Herry, intarissable, raconte aussi pourquoi l’effort solitaire est un partage: «Beaucoup d’athlètes décrivent ça comme une bulle, qui doit nous couper de tout élément parasite. L’expérience des longues distances m’a appris au contraire qu’il fallait s’ouvrir à l’extérieur. D’abord, parce que les gens ont la gentillesse d’être là; ensuite parce que si on sait prendre ce qu’ils donnent, on décuple son énergie.»

Il en faut quand, en plus de courir, on cumule les activités de ­médecin de campagne, mère de famille et tenancière d’un gîte. «C’est juste pour le plaisir d’accueillir, on a un peu baissé le pied là-dessus avec Bruno», précise-t-elle, comme pour rappeler qu’une journée ne compte que 24 heures. A propos, le mari entraîneur arrive en regardant sa montre. Il faut filer, sinon, les enfants vont rater le départ. Le dimanche, sur le chemin du retour vers le Massif Central – «Si vous voyiez ce plateau isolé, face aux Cévennes…» –, le couple s’est adonné, vite fait, à une course en relais.

Pour vivre encore ces moments «où toutes les barrières s’effondrent». «Les gens me disent parfois que je suis trop perfectionniste, trop obstinée», dit Karine Herry. «Moi, je ne pense pas…»