Seul un mouvement lui résistait. Depuis près d’une année, c’est toujours en tentant la même section de cette voie cotée 9a à Gimmelwald dans l’Oberland bernois que Katherine Choong tombait. La méthode qu’elle s’était trouvée lui imposait de s’élancer de façon dynamique pour saisir la prise suivante. «Je ne suis pas à l’aise en dynamique, mais je m’obstinais dans cette méthode», précise la grimpeuse jurassienne.

Mais la semaine dernière, par un temps frais et sec elle s’élance à nouveau sur la falaise de calcaire déversante. Autour d’elle, les montagnes se sont légèrement recouvertes de neige, les couleurs de l’automne se sont emparées des forêts et la cascade ruisselle. «Un ami m’a suggéré d’appliquer la méthode que les hommes empruntent», relate-t-elle. Il s’agit de crocher un pied plus haut et plus loin. «Je pensais que c’était trop éloigné pour moi qui suis petite. Et trop statique. Mais j’ai fini par essayer.» La méthode masculine convient à la grimpeuse qui enchaîne la section et parvient au sommet de la voie: le deuxième 9a de sa carrière.

Un style différent

Elles ne sont qu’une poignée dans le monde à parvenir à bout de voies de ce niveau. Et deux femmes dans le monde sont allées au-delà. En 2017, l’Américaine Margo Hayes a réalisé «La Rambla», premier 9a + féminin de l’époque. Et quelques mois plus tard, l’Autrichienne Angela Eiter s’est offert «La Planta de Shiva», coté 9b. Le niveau le plus dur jamais passé pointe à 9c, c'est le Tchèque Adam Ondra qui détient ce record après avoir enchaîné la voie «Silence» à Flatanger, en Norvège. Pour se faire une idée, l'échelle de cotation française commence à 1 et représente une marche sur un sentier escarpé. Dès le niveau 3, l'usage des mains est théoriquement nécessaire. En 4, le grimpeur peut considérer qu'il grimpe. 

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Si Katherine Choong a choisi cette voie, baptisée «Jungfrau Marathon», c’est pour l’environnement dans lequel elle s’insère. Mais c’est aussi pour le style d’escalade qu’elle impose. «Je voulais tenter quelque chose de différent», relate la Jurassienne de 27 ans.

Avant Katherine Choong, aucune Suissesse n’est parvenue à enchaîner une voie d’escalade cotée 9a. Sa première réussite dans le niveau date d’août 2018. Au Rawyl, en Valais, elle enchaîne «La Cabane au Canada». Longue, verticale, cette voie vertigineuse requiert de l’endurance et s’avère être plus adaptée à son style.

«Jungfrau Marathon» s’étend, quant à elle, sur 20 mètres seulement. Libérée par le grimpeur suisse Simon Wandeler, la voie est très dense, sans grandes possibilités de repos et impose au grimpeur d’exécuter des mouvements explosifs.

L’obsession d’un projet

Se mettre un projet en tête consiste à entretenir une relation obsessionnelle avec une voie. Très vite, Katherine Choong assimile les mouvements qu’elle doit exécuter pour atteindre le sommet de la voie. Mais pour parvenir à les enchaîner, la Jurassienne doit déployer une stratégie. Sur la paroi artificielle qu’elle a construite chez ses beaux-parents, elle reproduit les mouvements clés de la voie. Puis, dans un petit carnet, elle écrit une description de chacun d’entre eux, un à un. Cette technique s’avère toutefois trop compliquée. «J’ai donc décidé de les dessiner», sourit-elle. Un trait indique une prise en réglette fine sur laquelle seul le bout des doigts adhère. Un rond est une prise plus volumineuse. Elle indique avec quelle main elle s’empare de chaque esquisse et numérote chaque mouvement. Au fil des mois, la voie se grave dans sa mémoire sous la forme de hiéroglyphe qu’elle seule sait distinguer.

«Cette option de passer par le dessin m’est apparue naturellement. Mais j’ai remarqué que je ne suis pas seule à l’appliquer.» L’escalade a beau être un sport physique, le mental joue un rôle considérable. A ce niveau, aucun geste ne doit être laissé au hasard. «Il faut aussi être bien dans sa tête et sûre de soi. Ces derniers temps, à force d’enchaîner les échecs, je n’y croyais plus vraiment. Les températures estivales ont rendu la grimpe impossible. Et depuis qu’elles se sont adoucies je ne progressais pas dans la voie.»

Période de doutes

Avant qu’elle n’enchaîne ce projet tant convoité, l’heure était à la remise en question pour Katherine Choong. Peu de résultats en compétition, pas de croix marquées à son palmarès en extérieur: sa motivation stagnait sous une couche de brouillard.

Mais, ce jour de la mi-octobre, la magie opère. La grimpeuse pose son pied là où les hommes le posent, elle parvient à chercher une «pince en inverse» (prise que l’on prend paume vers le ciel), à partir d’une mauvaise prise «en épaule» (coude à l’horizontale, la musculature de l’épaule est fortement mobilisée).

Pas de JO

Celle qui a découvert sa passion à l’âge de 8 ans, ne compte plus le nombre d’essais qu’elle a tenté dans ce marathon de 20 mètres. Le but atteint, elle se sent soulagée. La tension s’est envolée et la confiance en elle l’envahit de nouveau. Mais cela ne présage en aucun cas un repos potentiel. Au contraire, elle cherche déjà le prochain 9a à se mettre sous les phalanges. Et convoite aussi des voies de plusieurs longueurs de corde à un niveau soutenu.

Plus rien ne semble lui résister désormais. Elle qui figure parmi les meilleures ne participera pas pour autant aux Jeux olympiques de Tokyo l’année prochaine. L’épreuve qui combinera bloc, vitesse et difficulté l’a découragée. Spécialisée dans la dernière discipline et déjà présente en Coupe du monde, la Jurassienne n’a, selon ses propres pronostics, aucune chance de tirer son épingle du jeu dans l’Empire du Soleil levant.