Leur foulée est une évidence. Une marche en avant originelle et limpide. Comme les victoires qu’ils accumulent depuis trente ans aux quatre coins du monde athlétique. En 1997 déjà, le journaliste américain John Manners n’hésitait pas à décrire la suprématie des coureurs kényans comme «la plus grande concentration d’exploits dans l’histoire du sport». Un constat aux accents prophétiques, tant l’avènement de quelques rivaux éthiopiens d’exception n’a pu freiner la suprématie des athlètes des hauts plateaux. «En 2008, 229 Kényans ont couru sous le minima olympique [2h15’], rappelle Richard Etienne. Mais le plus fascinant, dans cette domination, tient dans l’exiguïté de son origine géographique. Sur les cent meilleurs marathoniens du monde, la moitié provient du pays kalenjin. Une région de 3,7 millions d’habitants, grande comme la Suisse alémanique.» Intrigué par le phénomène, le journaliste genevois a mené pendant plusieurs mois une «enquête amoureuse» dans le pays des coureurs*. Il croise son regard sur le phénomène avec celui de Pierre Morath, historien du sport et ancien coureur d’élite.

L’environnement

«L’altitude est la première explication généralement avancée pour expliquer le succès kényan, explique Richard Etienne. Les coaches avec lesquels je me suis entretenu soutiennent que l’altitude de la vallée du Rift est idéale pour l’entraînement. Une tendance confirmée par le fait que les meilleurs athlètes éthiopiens sont originaires des régions d’Arsi et de Shewa, qui culminent aussi entre 2000 et 2500 mètres.»

Pas étonnant, dès lors, que la région soit devenue la base hivernale de l’élite internationale. Des stages en immersion très prisés, bien que dérisoires au regard d’une vie de courses sur les hauteurs. «Au contact de son environnement, le corps des Kényans a appris à fonctionner avec un faible apport en oxygène, précise Pierre Morath. Du coup, sa transmission dans le sang est meilleure. Il s’agit d’une forme d’EPO naturelle. Mais il faut ajouter à l’altitude un autre facteur lié au milieu et au mode de vie. Ces peuples parcourent des distances énormes au quotidien. Distances que les enfants avalent souvent en courant à pieds nus. Ce qui participe à la formation d’un pied fort. Un pied réactif qui limite le coût énergétique de chaque foulée.»

La génétique

La grille de lecture génétique n’a pas vraiment la cote au Kenya. Coupable de réveiller certaines blessures, de récupérer les raccourcis qui ont conduit au colonialisme. Mais les temps changent. Et la réputée Université de Kenyatta participe aux recherches qui, à l’échelle mondiale, tentent de détecter un gène de la course chez les athlètes est-africains. Richard Etienne se souvient de sa visite sur le campus. «Un chercheur kényan m’a affirmé que, sans sa chaleur extrême et ses guerres à répétition, le Soudan posséderait des athlètes imbattables sur 800 mètres. Cette remarque s’inscrit dans le cadre de la théorie nilotique, groupe ethnique nomade originaire du Soudan. Un groupe duquel descendent les Kalenjins au Kenya et les Oromos en Ethiopie, peuples de champions par excellence.»

Un cadre explicatif qui, malgré son faisceau de concordances, peine à trouver une validation scientifique. Restent quelques certitudes physiologiques. «Les Kényans possèdent une forte densité de fibres musculaires lentes, ce qui les prédispose à l’effort de longue durée, rappelle Pierre Morath. De plus, leur indice de masse corporelle est très faible.» Si vous ajoutez à ces considérations une jambe en moyenne 5% plus longue que le reste de l’humanité, le coureur kalenjin pourrait économiser – selon une étude danoise – jusqu’à 8% d’énergie par kilomètre.

L’émulation

«Une fois sur place, les théories environnementales et génétiques sont largement concurrencées par la dimension culturelle de la course à pied.» De Nairobi à Eldoret, Richard Etienne a mesuré l’engouement suscité par les succès à répétition. «En pays kalenjin, il est impossible de parcourir dix kilomètres sans traverser un village dont est originaire un champion. La fierté est immense et l’émulation qu’elle suscite très vive. Par exemple, le vieux Kamariny Stadium d’Iten est trop long de quatre mètres, et son couloir intérieur impraticable tant il est bosselé. Mais qu’importe, tous s’y précipitent car ils veulent fouler le même sol que Kipchoge Keino, Peter Rono ou Wilson Kipkepter.»

Jadis raillé pour sa maigreur, le coureur longiligne est aujourd’hui objet de culte au Kenya. La perspective d’une carrière fait rêver au point de transformer l’entraînement en sacerdoce. Jusqu’à l’obsession. Jusqu’à la casse même, comme le souligne Pierre Morath. «Il y a tellement de concurrence au Kenya que les coureurs s’imposent des charges de travail insensées, provoquant un déchet énorme. Sur dix athlètes talentueux, neuf vont casser. Mais le dixième aura encaissé un tel volume d’entraînement que son niveau sera forcément exceptionnel.»

Une sélection impitoyable, qui rappelle ce fascinant paradoxe: il est plus difficile pour un coureur de briller au Kenya que sur la scène internationale. «Lors de son passage au célèbre collège Saint-Patrick d’Iten, le jeune Wilson Kipketer n’a terminé que 5e sur 800 mètres, sourit Richard Etienne. Ce dernier détient pourtant le record du monde de la distance depuis treize ans.»

Les autres pistes

D’autres pistes ont bien été creusées pour expliquer l’hégémonie des coureurs kényans. De la dimension économique – quelques victoires sur sol européen permettent l’achat de têtes de bétail et garantissent la pérennité d’une famille entière – à celles, plus aléatoires, des croyances ancestrales ou du régime alimentaire. Toutes échouent pourtant dans leur entreprise de rationaliser l’évidence.

Peu importe. Dimanche, dans le froid printemps polonais, l’armada kényane a prévu de se réconcilier avec l’histoire. Débarrassés de l’insolente facilité de l’Ethiopien Kenenisa Bekele (blessé), les coéquipiers du capitaine Richard Kipkemboi semblent promis à ce titre individuel qui les fuit depuis dix ans (ils ont conquis 19 des 21 derniers titres par équipes).

Tout un peuple en est convaincu. Pour que du nombre rejaillisse enfin l’or. Et que le mythe perdure.

*Richard Etienne, Le pays des coureurs, dans la foulée des Kényans, Editions Georg, 2009.