Coupe du monde 2018

Keylor Navas, le Real merveilleux

L’histoire du capitaine du Costa Rica, troisième adversaire de la Suisse mercredi à Nijni Novgorod, est digne d’un roman de Garcia Marquez. Plongée dans le passé du gardien du Real Madrid, entre foi chrétienne et saveur de «arroz con leche»

Keylor Navas a grandi au pied d’un géant. Avec son sommet à 3820 mètres, point culminant du Costa Rica, le Cerro Chirripo, dit «mont de la mort», sépare la capitale, San José, de la région rurale de Pérez Zeledon. La route en lacets qui le traverse est jalonnée de panneaux signalant la traversée occasionnelle de fourmiliers. On entend des quetzals, petits oiseaux aux couleurs vives. En bas de chaque versant, deux mondes qui n’ont pas grand-chose en commun.

Au sud, San Isidro de El General, tel qu’on imagine le Macondo de Cent Ans de solitude. Trois heures de route séparent San José, au nord, de cette ville de 50 000 habitants aux allures de gros village. C’est là que Keylor Navas a fait ses premiers plongeons, sur un terrain à l’herbe généreusement arrosée par les pluies tropicales. Le héros national s’est façonné dans un quartier périphérique où les toits en tôle sont la règle plus que l’exception. Une jeunesse passée à l’ombre des bananiers, entre les matches interminables avec les amigos, le riz au lait préparé par la grand-mère et les fêtes du village où l’ado affectionnait de monter à cheval pour participer aux cintas, une épreuve d’habileté où le cavalier au galop doit décrocher un ruban suspendu en hauteur à l’aide d’une fléchette. «Ici, c’est rural» insistent les locaux, comme pour bien distinguer ce qui les sépare de San José, où vit la moitié des près de cinq millions de Costariciens.

Il faut bien naître quelque part, mais du vague terrain de San Isidro de El General au légendaire stade Santiago Bernabéu de Madrid, il y a un très long chemin que seuls ses grands-parents maternels peuvent raconter. Désormais installés par le plus célèbre de leurs 13 petits-enfants dans une belle demeure moderne, Don Juan et Doña Elizabeth ont éduqué Keylor de la petite enfance à l’adolescence. Au début des années 90, ses parents – un ex-footballeur amateur et une professeur des écoles – avaient quitté San Isidro, où l’économie repose avant tout sur la récolte du café, pour mieux gagner leur vie aux Etats-Unis. L’immigration était massive. Keylor avait 4 ans. «Plusieurs mois pouvaient passer sans qu’ils s’appellent, car cela coûtait trop cher» se rappelle Juan Gamboa, le grand-père, installé dans un confortable fauteuil face à un écran plat. «Nous étions très pauvres, enchaîne Doña Elizabeth, mais il y avait chez moi un désir ardent de devenir quelqu’un.»

Des jambes de criquet

Cette septuagénaire raconte ainsi avoir repris ses études en compagnie de son mari à l’aube de la trentaine. Don Juan deviendra employé du Ministère des travaux publics et ne s’usera plus la santé à ramasser du café. Doña Elizabeth obtient, elle, trois diplômes de professeur, et décide d’enseigner la religion. Cet esprit de dépassement de soi et la foi catholique de la grand-mère ont profondément déteint sur le jeune Keylor. «Depuis tout petit, ce qui nous a marqués, c’est qu’il donnait tout, qu’il était persévérant» souligne Guillermo Trejos, ex-directeur de l’école Pedregoso, où le merengue a brillé à partir de 8 ans. Avec ses jambes de «criquet», dixit Guillermo Trejos, Keylor Navas n’en imposait pas forcément, mais son talent était assez évident pour que Juan de Dios, l’entraîneur qui l’a découvert, le fasse monter tous les jours à l’arrière de sa moto pour parcourir les huit kilomètres qui séparaient la maison des grands-parents du terrain d’entraînement.

Il était élastique, puissant, tout semblait naturel pour lui, mais c’est surtout mentalement qu’il a toujours été au-dessus

Roger Mora, entraîneur historique des gardiens de Saprissa

Pour un enfant de San Isidro, passer de l’autre côté du «mont de la mort» est une épreuve en soi. Mais Navas a un rêve qui vaut quelques sacrifices: jouer au Deportivo Saprissa, le meilleur club du pays, dont il intègre le centre de formation à 16 ans. Finies les semaines rythmées par les obligations scolaires – il était très bon élève –, les entraînements à Pedregoso, et les heures dédiées au «Tout-Puissant». «Le samedi, on organisait des cénacles familiaux, se rappelle Juan Gamboa, pour remercier Dieu ou lui demander des faveurs, le dimanche, on allait à la messe». «Alors qu’il avait à peine l’âge de comprendre, je le faisais prier sur un rosaire pour mon fils atteint d’un cancer (aujourd’hui un robuste barbu que Navas considère comme un frère)», complète Doña Elizabeth.

Le destin, la chance et l’aide de Dieu

A San José, le jeune Keylor devra composer avec des camarades turbulents, mais aussi apprendre à laver son linge et à faire la cuisine. «Il me disait: «Grand-mère, quand je fais du riz [aliment de base du régime costaricien], je n’obtiens qu’une boule collante», relate Doña Elizabeth. Découragé, l’ado finit par revenir à San Isidro de El General, avant qu’entraîneurs et proches ne le persuadent de s’accrocher. Au cours de sa carrière, Navas s’est souvent trouvé à deux doigts de baisser les bras. A Levante (2011-2014), il doit ronger son frein deux ans derrière le vétéran Gustavo Munua, avant que celui-ci ne soit impliqué dans un scandale de matches truqués. «Il était prêt à revenir au Costa Rica, mais Dieu l’a illuminé» assure Daniel Cambronero, sa doublure en sélection au dernier Mondial.

Titulaire en 2013-2014, el halcón (le faucon) sera élu meilleur gardien de la Liga, avant de signer, dans la foulée de sa grande Coupe du monde, au Real Madrid. Doublure d’Iker Casillas, puis titulaire par défaut – De Gea aurait dû prendre sa place en 2015 sans l’arrivée tardive d’un fax depuis Manchester – Keylor Navas a désormais trois Ligues des champions au palmarès. Au Costa Rica, un «pays religieux», selon Victor Cordero, légende du Deportivo Saprissa, on regarde vers le ciel pour expliquer le fabuleux destin de Navas. «Son pilier fondamental, c’est sa foi, estime Gabelo Conejo, entraîneur des gardiens du Costa Rica, qui connaît Navas depuis ses 15 ans. Cela l’aide à conserver la tranquillité dans les moments difficiles.» «A Saprissa, il implorait le ciel à genoux avec une telle ferveur qu’il me donnait la chair de poule avant chaque coup d’envoi», se souvient Roger Mora, entraîneur historique des gardiens des morados. Sorti en 2017, le film hagiographique qui lui a été dédié ne s’intitule pas par hasard Homme de foi.

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Partie de pêche et riz au lait

Agneau de Dieu, le gardien des Ticos n’en est pas moins un féroce compétiteur. «A un moment, on a même arrêté de se parler», rigole aujourd’hui Daniel Cambronero, dont Navas était la doublure en sélection U17. «Il était élastique, puissant, tout semblait naturel pour lui, enchaîne Mora, mais c’est surtout mentalement qu’il a toujours été au-dessus.» A Saprissa, Navas avait intégré le groupe pro en 2005, avant de devenir titulaire dès ses 21 ans, en 2007. «J’étais un défenseur central vétéran, se souvient Cordero, et il nous disait: «Tranquille, si on vous passe, je suis là.» L’ascension de Navas, marié à une ex-mannequin de lingerie féminine séduite au sein d’une… congrégation religieuse, se poursuivra en D2 espagnole, où il signe à Albacete, en 2010. Il avait été conseillé par Gabelo Conejo, gardien des Ticos au Mondial 1990 et ancien du club ibérique.

Aujourd’hui, le petit protégé de Doña Elizabeth et Don Juan est la grande idole du pays. «Ce qui nous enorgueillit, c’est qu’il est dans le meilleur club du monde», estime Cordero. Au Costa Rica, pas de débats sur les erreurs de Navas, qui peuvent obscurcir son image à Madrid comme la brume les hauteurs du sommet du Mont Chirripo dès le milieu de l’après-midi. «Après une erreur, il ne gamberge pas et passe à autre chose», balaie Mora. Pour ses ex-entraîneurs, coéquipiers, ou concitoyens, el halcón est «le meilleur gardien du monde». Lorsqu’il revient à San Isidro de El General, il doit se cacher de la foule pour aller pêcher avec son grand-père. Sinon, il reste dans la belle maison qu’il a fait bâtir et déguste l’inégalable riz au lait de sa grand-mère.

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