Compteur de lacs. C’est le métier qu’il rêvait d’exercer une fois adulte. A 29 ans, Kilian Jornet n’a pas réalisé son rêve de gosse. Mais il n’a eu de cesse d’en cultiver d’autres. Sa vie, c’est une histoire d’amour avec les montagnes. Il les aime, elles lui succombent, il les caresse d’un pas leste et agile. Vite, très vite. Cette semaine, il est de retour de l’Everest. Sur la mère des montagnes, il a laissé sa signature: deux ascensions en six jours. Une prouesse physique et mentale au bout de laquelle il est parvenu grâce à un entraînement forcené qu’il suit naturellement au quotidien. Au total sur l’année, il effectue 1200 heures d’effort et parcourt une moyenne de 600 000 mètres de montées. Sans forcer. C’est sa passion, son obsession, sa dépendance. Depuis toujours.

Les grands pins noirs du parc naturel du Cadi-Moixeró en Catalogne ont vu l’enfant du pays grandir au pas de course. Rien, pas même les contreforts pyrénéens, n’a jamais semblé pouvoir contenir l’énergie sans borne de Kilian. De son père on ne connaît que le métier: guide de montagne et gardien de cabane. Sa mère en revanche est sa première fan. Directrice d’une petite école en Catalogne, elle avait à cœur de transmettre à ses deux enfants l’amour de la nature. Dans sa biographie, Jornet se souvient de nuits passées avec elle et sa sœur dans la forêt à écouter, sentir, toucher et déceler la lumière dans l’obscurité profonde. Est-ce cela qui l’a rendu si sauvage et animal? Peut-être. Ce qui est certain, c’est que la notoriété dont il jouit depuis qu’il a battu le record de l’Ultra-trail du Mont-Blanc en 2007 dépasse ses facultés. «Il ne l’accepte pas. Il la déteste, même», atteste Sébastien Montaz, guide de montagne chamoniard et réalisateur de films. «Pour lui, il suffit de s’entraîner et d’être à l’écoute de la nature pour atteindre son niveau.»

Ultra-terrestre

Le palmarès du Catalan est une accumulation de premières places. Même si tout le monde s’accorde à dire qu’il incarne un phénomène unique voire hors norme, tous aussi avouent qu’au-delà du talent, il y a beaucoup de travail.

Ses capacités lui ont valu le surnom de l’«ultra-terrestre». Dans le milieu alpin, il est devenu une icône, si bien qu’à Chamonix où il résidait, ses admirateurs le suivaient jusque chez lui, traquant ses moindres gestes. C’en était trop pour le coureur et c’est à Romsdale, en Norvège, qu’il a trouvé refuge avec son amoureuse. Il reste cependant fidèle au public en livrant, à sa guise, de courts films relayant ses pérégrinations. «Kilian se cache derrière les réseaux sociaux. C’est un écran grâce auquel on peut publier ce qu’on veut», souligne Sébastien Montaz.

Pour achever le tournage du film Summits of my life, le réalisateur a accompagné, pour la deuxième fois, Jornet en Himalaya. L’été passé, lors d’une première tentative, il a dû renoncer au sommet de l’Everest à cause des mauvaises conditions sur la montagne. Celles de ce printemps ont en revanche permis au Catalan de fouler le sommet à deux reprises depuis la face tibétaine sans oxygène, ni usage de cordes fixes. «Après la première ascension, le 22 mai, on a eu la même idée en même temps. Il devait y aller une deuxième fois, en meilleure forme.» Une gastro-entérite avait fortement ralenti Jornet. Malgré cela, il a tout de même pu parcourir le trajet camp de base-sommet-camp de base avancé en 26 heures alors qu’il faut environ quatre jours aux alpinistes conventionnels pour effectuer ce trajet. Cinq jours plus tard, le 27 mai, depuis le camp de base avancé, il atteint, en 17 heures, à nouveau le Toit du Monde. Cette fois, des températures glaciales et un vent tempétueux se sont dressés contre lui. A son entourage il fait part de «deux ascensions de merde». Le guide chamoniard relate: «La nuit du 27, il a eu un black-out pendant la descente. Sous les effets de l’hypoxie, il s’est baladé de façon inconsciente et s’est perdu dans la face nord. Il a fait un bivouac d’une heure mais ne s’en est pas non plus rendu compte.» Jornet ne se souvient de rien. Ce sont les données de sa montre-gps qui l’attestent.

Tromper l’ennui

La montre. Toujours. Mais, bien que toutes ses performances aient été mesurées au chronomètre, ce n’est, certifie Sebastien Montaz, pas la priorité du Catalan. «Ce qu’il veut c’est vivre des expériences, avoir des sensations et surtout, apprendre.» Se mêler aux éléments, comme pendant les nuits qu’il passait dans la forêt petit. C’est tout ce que Kilian Jornet se souhaite.

Pour son expédition à l’Everest qui était précédée par l’ascension du Cho Oyu, il a emporté un sac de 23 kilos. Seulement. «Il peut être bordélique, mais puisqu’il n’avait rien, sa tente était rangée, s’amuse Montaz. A l’aéroport, au retour, il portait les mêmes sous-vêtements qu’au sommet de l’Everest.» Aux yeux du guide, le Catalan a tous les atouts pour devenir un grand himalayiste. Gravir les quatorze 8000 en une année serait, selon lui, un projet envisageable. Ont-ils fêté une fois l’expédition terminée? «Non, on s’est dit au revoir. C’est tout.»

Cet été, le coureur des cimes prévoit de participer à nouveau à l’Ultra-trail du Mont-Blanc. Pourquoi revient-il sur le parcours d’une course dont la popularité attire les critiques de certains puristes? «Avec son niveau, Kilian s’ennuie terriblement. S’il revient courir à Chamonix, c’est parce qu’il y aura, cette année, les meilleurs traileurs au monde. Peut-être qu’il y trouvera un prétexte à repousser ses limites. Encore.»


En dates

27 octobre 1987. Naissance à Sabadell, en Espagne.

1993. Gravit son premier 4000. Il a 6 ans.

2000. Commence les compétitions de ski alpinisme et remporte ses premières courses.

2012. Inaugure son projet «Summits of my life» par une traversée du Mont-Blanc. Une rupture de corniche tuera son compagnon d’aventure Stéphane Brosse. Trois mois plus tard Kilian Jornet réalise la traversée seul.

2013. Records d’ascension aller-retour sur le Cervin et sur le Mont-Blanc.

2014. Ascension de l’Aconcagua et du Denali. Elu «Aventurier de l’année 2014» par le magazine américain «National Geographic».

Mai 2017. Double ascension de l’Everest par la voie normale de la face nord.