Portrait

Killko Caballero, le Suisse qui attaque les salles d'escalade

A bientôt 60 ans, l'entrepreneur suisse attaque le marché romand des salles d’escalade à l’américaine, sans complexe. En deux ans, lui et ses associés en ont déjà bâti quatre. Et à l’entendre, ce n’est qu’un début

L’anecdote le fait encore sourire. En 2016, lorsque deux amis lui proposent de s’associer pour créer leur société de murs d’escalade intérieure, Killko Caballero impose une condition. Etre ambitieux. «Sinon je ne marchais pas avec eux.» Il propose alors de créer une chaîne, à l’image des fitness dont les noms s’affichent peu à peu dans tous les quartiers de toutes les villes de Suisse. Très vite, le marché a été conclu. En deux ans, sous le sceau de Totem, quatre salles de grimpe, maintenues par 80 employés, ont vu le jour en Suisse romande.

L’escalade a été une passion pour le Suisse, mais avant d’être grimpeur, il se présente comme un entrepreneur. Lui-même en a une définition assez claire: «Entrepreneur, c’est avoir le goût de l’incertain. Cela signifie poursuivre une vision sans savoir si tu vas y arriver.» L’homme qui s’est assis en face de nous porte la chemise décontractée et le sac en bandoulière. Il boit du café serré par petites gorgées. Ses épaules sont larges et ses bras semblent avoir été dérobés à un colosse. Ses yeux brillent. Non, il n’arbore pas la silhouette longiligne d’un grimpeur.

En Suisse, les investisseurs ont peur de prendre des risques. Ils préfèrent toujours investir dans un produit dont l’efficacité a déjà été prouvée.

Killko Caballero

Si ses mains, bien que amples, ne sont pas meurtries par la rudesse des prises acérées, c’est parce qu’il n’a plus le temps de grimper. En fait, il travaille. Et il adore ça. «Je suis mes passions et j’aime relever les défis», dit-il. Ses amours ont d’abord été vouées au premier ordinateur individuel de l’histoire: l’Apple II. Un bloc de plastique et de métal avec lequel, à l’aide de disquettes et de cartes d’extension, l’impossible devenait réalisable. Avec son frère, Killko Caballero passait sa vie à programmer. Un geek des années 1980? «Totalement!» sourit-il. Il part dans le sud de la France pour se lancer corps et âme dans la programmation. En 1987, il décide d’aller dans la Silicon Valley. Il a 28 ans et quitte le sol européen avec sa femme, un vélo, deux valises et un bébé.

Une stratégie: faire mieux que les autres

Déménager aux Etats-Unis pour développer les projets qui foisonnent dans une jeune tête de passionné d’informatique paraît logique. Aller à la Silicon Valley encore plus. Voulait-il changer le monde à l’image de Steve Jobs ou d’Elon Musk? Non, il n’avait pas cette prétention. Toutefois il avance une stratégie à laquelle il restera fidèle: regarder ce que font les autres et faire mieux. C’est ainsi qu’il passe d’entreprise en entreprise. Et qu’à chaque changement de poste, il décide de racheter la société dans laquelle il officiait auparavant. «J’ai appris à ne pas avoir peur de faire virer une entreprise de cap», se souvient-il. Mais ce que Killko Caballero a surtout tiré de ces vingt-sept années passées outre-Atlantique, c’est une philosophie des affaires «à l’américaine». «En Suisse, les investisseurs ont peur de prendre des risques. Ils préfèrent toujours investir dans un produit dont l’efficacité a déjà été prouvée. Ce qu’ils font moins, c’est investir dans des idées, des personnes ou un marché potentiel.»

A son retour sur l’Arc lémanique, cette frilosité l’a marqué. Bien qu’il en ait enduré les inconvénients au lancement de sa société, la machine semble aujourd’hui lancée. «Je gère Totem comme une petite start-up. Et j’engage les gens essentiellement pour leur motivation. Leur formation m’intéresse en second lieu.» Après avoir, avec ses deux associés, chiné les opportunités dans les petites annonces, Killko Caballero dit désormais travailler avec les promoteurs et jouir de la confiance des investisseurs. L’idée de créer une chaîne ne l’a donc en aucun cas abandonné.

«Des sortes de fitness»

L’entrée de l’escalade au sein des disciplines olympiques en 2020 incarne pour lui la preuve que ce sport est en plein essor et représente par conséquent un marché qui n’attend que de se développer. «Aux Etats-Unis, certaines salles sont situées face à face sur un parking et ne désemplissent pas, soutient-il. Il y a de fortes chances que cela devienne pareil en Suisse.» Sa stratégie est donc simple: «faire le buzz autour de la grimpe». Pour Killko Caballero, l’escalade en salle en Europe n’est qu’à l’aube de ses grands jours.

Donc, il assume. «Oui, nous créons des sortes de salles de fitness. D’ailleurs elles ne sont de prime abord pas destinées aux grimpeurs pur sang; 85% de nos clients n’avaient pas grimpé avant de venir chez nous.» Dans le milieu de la grimpe, son approche vorace et sans complexe a tout de même plutôt tendance à déranger. Elle suscite même méfiance et jalousie des autres acteurs du domaine. Mais pour l’entrepreneur, les clients en amèneront d’autres et tous les gérants en bénéficieront.

2019 sera l’année de ses 60 ans. Souhaite-t-il ralentir? Déguster les jours qui passent? Sentir le goût des heures? Le poids des minutes? Pas du tout. L’homme que l’on a en face de nous n’y montre aucun intérêt. Le mot «retraite» n’a même aucun sens à ses yeux.

Au contraire: «Beaucoup de gens voient le marché de la grimpe comme quelque chose de statique. Mais on peut aller beaucoup plus haut. Nous, nous sommes encore très petits. N’importe qui peut nous dépasser. Il faut donc continuer à travailler.» Il sourit. Normal, il adore ça, travailler.


Profil

1959 Naissance à Istanbul d'une mère allemande et d'un père bolivien.

1985 Champion du monde de rock and roll acrobatique avec sa femme.

1987 Départ aux Etats-Unis.

2016 Lancement de Totem.


Nos portraits: pendant quelques mois, les portraits du «Temps» sont consacrés aux personnalités qui seront distinguées lors de l’édition 2019 du Forum des 100. Rendez-vous le 9 mai 2019.

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