Cyclisme

Au kilomètre 106, le bal des musettes

Durant le Tour de Romandie, Le Temps s’intéresse au quotidien d’une équipe cycliste en suivant la formation BMC. A l’arrivée de la première étape à Champéry, les soigneurs n’étaient pas au bout de leur peine

Le milieu cycliste est un monde très professionnel où chacun, du nutritionniste au sprinter en passant par l’analyste, le cuisinier et le mécano qui ne prépare que les vélos de contre-la-montre, est hyper-spécialisé. Il existe pourtant une catégorie d’hommes – et de femmes – à tout faire. Leur champ de compétence est vaste, leurs journées à rallonge et leur patience infinie.

Autrefois, on les appelait les soigneurs. Le terme est tombé en disgrâce même temps que Willy Voet à un poste frontière franco-belge, en juillet 1998. «A l’époque, le soigneur faisait un peu tout et n’importe quoi, reconnaît Anton de Vaan, factotum au sein de l’équipe BMC. C’est l’histoire du cyclisme mais de l’histoire ancienne. Aujourd’hui, ce sport est très bien organisé et contrôlé.» Les soigneurs ne font plus n’importe quoi mais continuent de tout faire. Préparer les sacs, distribuer les équipements, organiser le ravitaillement, distribuer les musettes, masser les corps, laver le linge. Tout.

Penser à tout

Ils sont quatre chez BMC sur ce Tour de Romandie. Anton, la cinquantaine, a plus pratiqué le football que le cyclisme. Mais pour lui, «on ne peut pas faire ce métier si l’on n’est pas passionné. Je suis sur les routes 200 jours par an. J’ai fait le calcul pour mes 25 ans de mariage; j’en ai passé cinq complets avec l’équipe.» Maria Auxiliadora Martin Morales, dit «Auxi» est une ancienne coureuse professionnelle espagnole. La trentaine, originaire de Ciudad Real, elle a trouvé dans ce métier le moyen de rester dans le milieu cycliste. «Notre rôle est de mettre les coureurs dans les meilleures dispositions possibles, explique-t-elle dans la langue de Bahamontes. Ça n’est possible que si on a envie de bien faire les choses.»

Ce matin froid et pluvieux, c’est le cas. Une heure avant le départ, les BMC réclament leur équipement pour la pluie. Tout est prêt, et vite distribué. Anton et Auxi ne reverront quasiment plus les coureurs de la journée. Leur fourgon quitte la caravane à 12h30, trente minutes avant le départ de la course, en direction du Valais. Il fait halte au Relais du Saint-Bernard, pour refaire le plein. A gauche, une voiture de la Lotto vient se garer pour les mêmes raisons, bientôt imitée sur la droite par un chauffeur de l’équipe Katusha. Ça discute par-dessus les pompes entre collègues, en néerlandais. Lorsqu’il sort de la boutique, Anton porte du café pour tout le monde, sucre, crème et touillettes dans les poches. Penser à tout est chez lui une seconde nature.

Le lieu de ravitaillement est spécifié sur la feuille de route délivrée par les organisateurs. A la sortie Ouest de Sion, les équipes doivent se poster dans une zone d’un kilomètre de long délimitée par deux panneaux. Un coup d’œil suffit à Auxi pour juger de la situation. «C’est tout plat, les coureurs vont arriver vite. Ils préfèrent prendre leur musette en fin de zone où le peloton sera moins compact.»

Le rituel bien rodé du ravitaillement

Anton gare son fourgon en face de l’arrêt de bus des Îles, le long d’une double voie parallèle à l’autoroute. «And now, waiting, waiting, waiting», annonce-t-il. Les coureurs ne sont attendus que deux heures plus tard. «Nous sommes en place très tôt aujourd’hui. Parfois, la route est longue, parfois nous sommes obligés d’emprunter le même parcours que les coureurs et cela va lentement. Parfois, il y a peu de places pour se garer.» Sa collègue renchérit: «Au Tour du Qatar, le GPS ne fonctionnait pas et les locaux n’étaient même pas au courant qu’il y avait une course cycliste…» «Il peut se passer plein de choses, reprend Anton. La seule chose qui ne peut pas se passer, c’est de rater le ravitaillement.»

Alors les soigneurs viennent tôt se ranger dans l’herbe et attendent. Ils essayent en vain de faire fonctionner la télévision de bord, puis regardent passer les cars postaux et décoller les avions de chasse. «C’est le seul moment de la journée où l’on peut se reposer, constatent-ils. On se lève à 7h30 et jusqu’au repas le soir à 20h30, on n’arrête pas.»

Une heure avant le passage prévu des coureurs, le duo prépare les musettes: deux gels énergétiques, deux barres de céréales, un gâteau de riz, un cake, de l’eau, une boisson isotonique, une petite canette de Coca. Il les distribuera selon un rituel bien rodé. Auxi se poste une cinquantaine de mètres en amont d’Anton, afin de laisser deux chances aux coureurs de saisir la musette. La jeune femme en tient deux dans sa main droite. «Comme il y a toujours un risque d’accident, le leader n’en prend pas, un équipier en prend deux et lui donne ensuite la sienne.»

Passent quatre échappés, avec huit minutes d’avance sur le peloton. Aucun BMC parmi eux. Lorsque arrive le gros des coureurs, les soigneurs de toutes les équipes forment une colonne multicolore. Certains font tournoyer leur musette comme une fronde. La distribution est faite en quelques secondes. Vite, il faut remonter dans le fourgon, reprendre la route pour gagner la ligne d’arrivée le plus tôt possible.

A Champéry, où la pluie attend les coureurs, Anton et Auxi se garent et montent à bord du bus des coureurs. Tout le staff qui n’est pas mobilisé dans les deux voitures suiveuses est regroupé là et regarde la course sur un écran géant qui occupe la moitié du pare-brise avant. Des rideaux rouges sont tirés, on se croirait dans un petit cinéma.

Sprint final

Le visage grimaçant de Stefan Küng apparaît à l’écran, menant l’allure des poursuivants, deux coéquipiers dans sa roue. «Bohli, Küng, Oss, et Nicky [Nicolas Roche]», commente un membre du staff. Les Suisses paieront leur effort dans la montée. C’est un autre coureur helvète, le Thurgovien Michael Albasini, qui lève les bras sur la ligne d’arrivée. Le coureur de l’équipe Orica, 36 ans, s’est détaché en costaud dans les derniers hectomètres. Indifférents au classement, les soigneurs de chaque équipe sont massés derrière la ligne d’arrivée. Chacun cherche l’un des siens pour lui tendre une gourde, une veste, un linge ou simplement lui indiquer la direction du bus. La course est finie; pas leur travail. Ils doivent rassembler le matériel, redescendre en plaine vers l’hôtel, lancer quelques machines à laver, et masser longuement ces jambes qui les font vivre. Ensuite seulement, ils pourront se reposer. Et demain tout recommencer.

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