C'est l'histoire de l'année. Pour la première fois dans les annales de la boxe poids lourds - de la boxe tout court, d'ailleurs - deux frères détiennent simultanément des titres mondiaux. Ceux du WBC (Vitali, 37 ans), de l'IBF et de la WBO (Vladimir, 32 ans). Vitali, Vladimir, ce sont les frangins Klitschko, deux solides gaillards ukrainiens (202 et 196 cm), d'origine kirghize par leur père (ex-colonel au sein de l'aviation soviétique), kazakhe par leur mère, installés à Kiev dès 1985. Depuis quelques jours et le come-back victorieux de Vitali contre le Nigérian Samuel Peter à Berlin, il ne manque plus aux duettistes que le titre de la WBA pour ceindre les quatre couronnes de la catégorie.

Exploit unique qui devra attendre encore un peu: avant d'affronter le géant russe Nikolaï Valuev, dépositaire de la ceinture WBA, Vitali Klitschko doit faire une place sur le ring à son challenger officiel WBC, le Cubain Juan Carlos Gomez. Ainsi va le règlement.

«Je n'ai qu'un rêve, que l'un de nous deux s'empare de ce dernier titre», avoue Vitali. Don King, le sulfureux promoteur qui empochait déjà des millions de dollars grâce à Mohammed Ali, Joe Frazier, George Foreman, puis Mike Tyson et Lennox Lewis, voit, lui, les choses côté business: un duel fratricide entre les Klitschko Brothers, voilà qui amènerait une pleine brassée de billets verts dans la poche de l'ébouriffé, accessoirement des pugilistes.

Mais l'avide King devra songer à une autre facétie pour faire son beurre. Nadezhda, la maman des colosses, ne veut en aucun cas entendre parler d'un combat opposant ses fils. Son analyse: «Il ne faut pas confondre la boxe avec le tennis.» Sans réplique. Corollaire, les duettistes ont juré qu'ils ne se taperaient jamais dessus entre les cordes.

Don King a donc, forcément, une idée de substitution. En l'espèce organiser la revanche Vitali Klitschko - Lennox Lewis, le Black anglais ayant défait l'Ukrainien il y a cinq ans, titre WBC en jeu (arrêt de l'arbitre sur blessure à la 6e reprise), dans ce qui restera l'un des plus beaux matches poids lourds de la décennie. Problème, il s'agira de faire sortir Lewis d'une retraite dorée qu'il savoure depuis 2004. Obstacle mineur pour un type de la cupidité de King.

Bien sûr, la question du duel familial a été posée aux frérots. «C'est de la provocation!» a lâché l'aîné. Quant au cadet, sourire en coin: «Je me souviens que, lorsque nous étions gamins, tu profitais de tes cinq ans d'avance pour me botter les fesses. Alors, au cas où, fais gaffe à toi!» Boutade, histoire de régaler la presse. Il n'y aura pas d'affiche Vitali contre Vladimir, c'est acquis.

D'autant que les rejetons ont toujours marché côte à côte, dans toutes leurs entreprises. «C'est le secret de deux frères. Ensemble, nous sommes deux fois plus forts; ensemble, nous pouvons faire deux fois plus», assène le «petit». Quoi, par exemple? Eh bien, d'abord le noble art. En avril 2004, Vitali conquiert sa première ceinture WBC. En novembre 2005, il met un terme - apparemment provisoire - à sa carrière, vaincu par de graves lésions à l'épaule gauche ainsi qu'au genou droit. A partir de là, il soutient son frère, lui aussi boxeur, corps et âme dans sa conquête du Graal. Au printemps 2006, Vladimir décroche d'abord le titre IBF, puis WBO. Ensemble, on est plus forts...

En dehors du ring aussi: brillants étudiants, les frères peuvent exhiber chacun un doctorat en sciences du sport de l'Université de Kiev. Leur thèse respective, ils l'ont présentée à travers l'Allemagne, leur «pays d'adoption», à l'occasion de nombreuses conférences. Et pour que leur savoir serve aux affaires, ils ont développé, avec une chaîne germanique de fitness, la Klitschko Box Power, une méthode de préparation physique. Auteurs d'un livre à succès, Our Fitness, les frangins ont également créé une ligne de vêtements de sport masculins par le biais d'une grande maison de prêt-à-porter.

Côté cœur, les Klitschko ont créé en 1997 un fonds d'aide international d'équipements sportifs dans les écoles ukrainiennes, puis financé la restauration de plusieurs monuments à Kiev. Organisateurs de nombreuses actions de solidarité, ils ont rejoint, en septembre 2002, le programme de l'Unesco en faveur de l'éducation des enfants en détresse mené par Ute-Henriette Ohoven, et continuent de se rendre régulièrement en Roumanie, au Brésil, en Namibie.

Chapitre politique, enfin, Vitali et Vladimir se sont rangés sous la bannière de Viktor Iouchtchenko au cours de la Révolution orange. En 2006, l'aîné a même brigué la mairie de Kiev, campagne orchestrée par son cadet et qui rapporta 26% des suffrages. Partie remise, dit-on. Ensemble, ils sont trop forts.