Tandis que Kobe Bryant se prépare pour son deuxième match de la saison à Salt Lake City, le poste de télévision placé dans le vestiaire des Lakers diffuse le match opposant Miami à New Jersey. Le pivot Shaquille O'Neal, qui était encore son coéquipier voici six mois, y fait ses grands débuts sous le maillot floridien. Bryant agit comme si le récepteur n'existait pas, alors que l'image retient l'attention de la plupart des personnes présentes dans la pièce. L'arrière des Lakers a effacé O'Neal de sa vie. C'était d'ailleurs ce qu'il souhaitait depuis de nombreuses années. A 26 ans seulement, il a visiblement la sensation d'être enfin libre, après huit années passées aux côtés de celui qui est sans doute le sportif le plus puissant de la création.

Huit saisons pourtant fructueuses, puisqu'elles lui ont rapporté trois titres de champion de la NBA. Mais Bryant ne supportait plus d'évoluer dans l'ombre de «Shaq», dont la domination physique en faisait le timonier naturel de Los Angeles. «J'en ai assez d'être un faire-valoir», avait-il d'ailleurs confié à son entraîneur de l'époque, Phil Jackson, au sujet de sa relation avec O'Neal. Régulièrement présenté comme le meilleur joueur du championnat, Bryant veut désormais s'octroyer cette distinction sans équivoque possible. «Il va tout faire pour être couronné meilleur joueur de la NBA cette année», professe le joueur extérieur des Denver Nuggets Greg Buckner. «Il a le talent pour ça et il est en mission.»

Libéré, Bryant l'est à plus d'un titre. Le 1er septembre, le procureur d'Eagle County (Colorado) a annoncé que la jeune femme qui avait accusé le joueur de viol le 30 juin 2003 refusait finalement de coopérer avec la justice, nouvelle qui entraînait l'annulation du procès au pénal qui devait s'ouvrir le 7 septembre. La victime, restée tant bien que mal anonyme, se dira épuisée psychologiquement par quatorze mois de tourbillon médiatique. Pas suffisamment épuisée, cependant, pour renoncer à un procès au civil, lequel pourrait lui assurer quelques millions de dollars de dommages et intérêts.

Un moindre mal cependant pour Bryant, qui encourait au pénal une peine pouvant aller jusqu'à l'emprisonnement à vie. «KB8», son surnom, peut bien se séparer de quelques millions de billets verts, lui qui a paraphé, le 15 juillet dernier, un nouveau contrat avec les Lakers portant sur sept ans et 136 millions de dollars. Une signature qui ponctuait un mois de suspense en Californie.

Souhaitant plus que tout conserver Bryant, le propriétaire des Lakers Jerry Buss avait préalablement transféré O'Neal et libéré l'entraîneur Phil Jackson pour plaire à son étoile. Un pari risqué, qui se révélera finalement payant. Loin de Los Angeles, O'Neal et Jackson se sont, depuis, largement rappelés au bon souvenir de Bryant. Durant tout l'été, «Shaq» a critiqué ouvertement ce dernier sans jamais le citer nommément. «Depuis que je suis arrivé à Los Angeles avec ce gamin (en référence à Bryant qui est devenu un Laker en 1996, comme O'Neal), ça n'a pas arrêté. Je suis parti parce que je cherchais quelque chose de plus calme, sans rivalité», a-t-il déclaré. En cause, la personnalité férocement individualiste de Bryant, esprit complètement insaisissable. «Pendant cinq ans, j'ai cherché à comprendre qui il était vraiment», disait récemment Jackson. «Je ne suis pas sûr d'avoir la réponse.»

L'entraîneur a publié récemment un livre, sorte de carnet de bord de la saison dernière, intitulé The Last Season. Y figurent une foule de détails accablants pour Bryant. «Je n'ai jamais eu sous mes ordres un joueur qui ait eu davantage de passe-droits que Kobe Bryant», écrit le technicien, neuf fois couronné en quatorze campagnes de NBA. Présenté comme indiscipliné, irascible, Bryant est régulièrement mis en accusation par Jackson. Rarement un joueur en exercice avait été attaqué avec tant de virulence par d'anciens collaborateurs. L'intéressé n'a pas réagi. L'examen de conscience, s'il a lieu un jour, n'est pas pour aujourd'hui.

Au contraire, plus confiant que jamais, Bryant s'est lancé dans la saison à corps perdu. Il est déjà le meilleur marqueur du championnat et multiplie les actions individuelles de génie. Face à San Antonio, il a circulé, en l'air, entre quatre joueurs, passant sous le panier avant d'aller déposer le ballon de l'autre côté. «Les gens considèrent peut-être que les Lakers ne valent plus grand chose, mais tant qu'ils auront Kobe, ils seront dangereux. Ils étaient grands avec Shaq, ils sont bons avec Kobe», affirme l'intérieur de Denver Kenyon Martin. Pas assez, vraisemblablement, pour aller jusqu'au sacre. Les bookmakers de Las Vegas ne leur accordent que la sixième cote la plus favorable en NBA. Tout a changé à Los Angeles. Sauf Kobe Bryant.