«L'avènement de cette nouvelle génération me rend très heureux. Le football suisse a fait de grands progrès.» Jakob Kuhn – dit «Köbi» – évoque ce double bonheur sans avoir l'air d'y être pour quelque chose. Et pourtant… Si la «Nati», qui accueille Chypre ce soir à Zurich lors des éliminatoires pour la Coupe du monde 2006, affiche et suscite un tel enthousiasme, elle le doit beaucoup à son sélectionneur. En fonction depuis 2001, le Zurichois a acquis confiance et respect de la part des joueurs et du public. En douceur, au fil des performances, il est devenu incontournable.

La placidité et la droiture de Köbi Kuhn avaient d'abord fait planer l'ombre de l'ennui et de l'immobilisme sur l'équipe de Suisse. Opposant son sourire débonnaire au scepticisme ambiant, le sélectionneur s'est mis au travail. Sans jamais trahir ses convictions, même après une lamentable défaite à domicile face au Canada. Depuis, la «Nati» a fait du chemin. Retrouvé une âme, participé à l'Euro 2004, reconquis ses supporters. Aujourd'hui, Köbi Kuhn «fume la pipe», comme on dit de celui qui n'a pas trop de soucis à se faire.

L'image lui va bien. Son sourire est toujours débonnaire, mais davantage affirmé. Le grand-papa gâteau s'est mué en chef de meute. Le vieux sage est devenu l'idole des jeunes. Ses yeux pétillent lorsqu'il est assailli, en fin d'entraînement, par les chasseurs d'autographes. Ses pupilles respirent la malice lorsqu'il couve ses jeunes pousses du regard. Köbi Kuhn, qui a dirigé avant 2001 les sélections juniors des «M16» aux «M21», a eu l'audace et l'intelligence de croire aux vertus de la formation. Tous issus du système pyramidal mis sur pied par l'Association suisse de football en 1995, Johan Vonlanthen, Reto Ziegler, Philippe Senderos, Philipp Degen et Daniel Gygax n'ont pas fini de lui donner raison. Sur le terrain.

«Les jeunes footballeurs de ce pays ont de la chance d'avoir un coach national qui leur fait confiance», dit Alexander Frei, qui a suivi ladite filière avec quelques années d'avance, avec Ricardo Cabanas ou Ludovic Magnin. «Lorsque j'ai commencé à marquer des buts avec Lucerne, alors que Gilbert Gress était sélectionneur, je me sentais très loin de l'équipe nationale. Aujourd'hui, tout le monde sait que la porte est ouverte à celui qui saura la pousser.»

Les candidats se bousculent. Avec méthode et bonhomie, Köbi Kuhn a accueilli les néophytes sans pousser les cadres vers la sortie. Il a maintenu sa confiance à ceux qui n'évoluaient plus dans leurs clubs respectifs. Il a généré une émulation de tous les instants et ne s'en plaint pas: «C'est réjouissant de ne pas avoir à se creuser trop longtemps la tête pour savoir quel est le prochain joueur que je pourrais choisir. Outre ceux qui percent en ce moment, il y a encore plein d'autres jeunes prêts à mettre la pression sur le groupe. J'ai désormais des alternatives, ce qui n'a pas toujours été le cas. Je juge les gens sur leur valeur, pas sur leur âge.»

Autre mérite du Zurichois: cette concurrence fait des victimes tout en restant saine. Si l'on excepte le routinier Stéphane Henchoz, ostensiblement bougon de ne pas être titularisé en défense centrale en l'absence de Murat Yakin, le groupe vit dans la bonne humeur. «Le coach nous a fait comprendre que nous ne devons avoir qu'une priorité: l'équipe», explique le fougueux buteur Johan Vonlanthen. «J'étais très déçu de ne pas jouer samedi au Stade de France. Mais comme Köbi Kuhn est quelqu'un de clair, qui justifie toujours ses décisions, j'ai accepté et je me suis remis au boulot. Avant de discuter avec un entraîneur, nous discutons avec un être humain. C'est appréciable.»

Un être humain doublé d'un remarquable technicien du football, doté d'un flair redoutable. «Köbi possède l'instinct du footeux», témoigne son assistant Michel Pont. «Il connaît et «sent» très bien les joueurs. Le fait qu'il ait une ligne directrice très stricte, qu'il s'y tienne en toutes circonstances, me conforte chaque jour. Son défi consiste à défendre et mettre en valeur le foot suisse et je suis fier de faire partie de son projet.»

Contrairement à ce que laissent parfois penser ses réponses laconiques aux médias – «Mouais… On peut dire ça comme ça…» – lorsque ces derniers tentent de lui extorquer un indice sur sa composition d'équipe, Köbi Kuhn navigue en eaux limpides. Il sait où il veut aller et comment – aux joueurs de lui montrer avec qui. «J'ai bien évidemment un objectif à long terme, mais je n'oublie pas le présent», résume-t-il.

Au-delà des légitimes espoirs de qualification qu'elle nourrit pour la Coupe du monde 2006, la Suisse possède l'assurance de disputer un Euro à domicile dans la foulée. Et on voit de plus en plus mal comment, en juin 2008, le sourire débonnaire de Jakob Kuhn s'afficherait ailleurs que sur le banc de l'équipe nationale.