Ski Alpin

Küng redonne le sourire à la Suisse

L’or et le bronze pour la Suisse dans la descente des Mondiaux. On attendait Didier Défago, c’est Patrick Küng qui surgit. Beat Feuz se classe troisième

Küng redonne le sourire

à la Suisse

Ski alpin L’or et le bronze pour la Suisse dans la descente des Mondiaux

On attendait Didier Défago, c’est Patrick Küng qui surgit. Beat Feuz se classe troisième

Pour qu’un sportif suisse chante l’hymne national à gorge déployée et les larmes aux yeux, il faut que l’instant ne soit pas banal. Il est même historique, à l’échelle du sport helvétique. La Suisse n’avait plus gagné de médaille d’or mondiale en ski alpin depuis 2009 (Didier Cuche en super-G et Carlo Janka en géant à Val d’Isère) et courait après le titre suprême (toujours l’éloge de la vitesse, mais plus sur le mode viril que selon Virilio) depuis Bruno Kernen à Sestrières en 1997. L’homme qui a redonné sa fierté au ski suisse se nomme Patrick Küng. Sur la superbe piste Bird of Prey de Beaver Creek, il a réussi une course quasi parfaite. Küng devance l’Américain Travis Ganong et son compatriote Beat Feuz. Il a 31 ans, seulement deux victoires en Coupe du monde avant cela et une histoire forte qu’il se fait une joie de raconter depuis samedi aux médias du pays.

S’il chante et pleure sur son podium, c’est parce qu’il revoit tout son parcours, ses années de doutes. Il voit aussi son pote Beat Feuz, un peu plus bas sur sa gauche, une médaille de bronze autour du cou, hilare. Là, pour trouver trace de deux Suisses sur un même podium, il faut remonter encore plus loin, avant le carving, à Franz Heinzer et Daniel Mahrer, l’or et le bronze déjà, à Saalbach en 1991. La victoire suisse fait encore plus plaisir qu’elle s’accompagne d’une déroute autrichienne. Pas de titre et même pas de médaille sur l’épreuve reine pour la nation phare de l’alpin. Les favoris sont d’ailleurs à la peine dans ces Mondiaux. A ce rythme, Kjetil Jansrud, comme Lindsey Vonn, a intérêt à s’arrêter à la boutique souvenirs du duty free s’il ne veut pas rentrer bredouille.

Avec King Küng, deux autres Suisses ont polarisé l’attention dans le Colorado. Beat Feuz, qui monte également sur le podium, et Didier Défago, qui quitte ces Mondiaux sans médaille. Béat, le Feuz, avec sa médaille de bronze. On lui accordait plus de chance de victoire que Küng mais le deuxième du classement général de la Coupe du monde 2012 a vécu tant de galères depuis, qu’il prend ce métal sans arrière-pensée. «C’est un bonheur d’une extrême intensité, expliquait-il. Cette médaille de bronze, c’est une véritable victoire pour moi.» Donné perdu pour le sport de haut niveau après une grave infection au genou gauche, le Bernois a démenti les pronostics pessimistes des médecins. «Moi-même, je n’y ai pas toujours cru, admet-il, mais je me suis tellement battu ces dernières années!»

Le classement provisoire donnait: un Suisse, Küng, un Américain, Ganong, un Suisse, Feuz, un Américain, Nyman, lorsque Didier Défago s’élança. Le Morginois était parti pour s’intercaler dans cet «american sandwich» quand il commit la même erreur que la veille à l’entraînement. «Essayé pas pu», dira-t-il dans l’aire d’arrivée. Lunettes noires sur ses yeux rougis, le Morginois se lançait dans un exercice autrement plus délicat pour lui que laisser aller ses skis: laisser parler ses émotions. Le Valaisan ne gagnera jamais de médaille aux Championnats du monde. «Je préfère remercier tous ceux qui m’ont soutenu durant toutes ces années. C’est une belle journée pour le ski suisse, avec deux médailles et un titre.» A mi-parcours, la délégation suisse a déjà atteint le quota de trois médailles demandé par la fédération. Dont cette médaille d’or en descente qui compte double.

Patrick Küng, qui chante et qui pleure, n’est que le onzième Suisse sacré champion du monde de vitesse depuis Walter Prager en 1931. Cela lui rapportera l’équivalent d’une rente à vie, si l’on songe à Urs Lehmann, devenu président de Swiss-Ski sur une course, ou à Bruno Kernen, un fidèle des pages «Leute» de la Schweizer Illustrierte. Bien parti pour être élu Suisse de l’année en janvier prochain, ce Glaronais au physique d’acteur américain n’était pas totalement un figurant avant la course mais il peinait à être sérieusement rangé au rang des favoris. Il y croyait, bien sûr. Chaque sportif est persuadé de sa réussite, sinon à quoi bon. Il avait raté son super-G mais gardait de bonnes sensations. «J’ai fait des places dans le top 10 en début de saison, j’étais quatrième à Wengen», souligne-t-il pour montrer que sa trajectoire fut ascendante. Il dut néanmoins gagner sa sélection lors du dernier entraînement (au détriment du jeune Valaisan Elia Zurbriggen). Comme Didier Défago et Dominique Gisin lorsqu’ils devinrent champions olympiques de descente en 2010 et 2014. Le voici sacré, la trentaine passée.

Il n’est pas le premier à éclater sur le tard. «C’était simplement mon chemin», dit-il. En 2006, il se brise la cheville gauche ainsi que le tibia et le péroné de la jambe droite. Il se déplace pendant des jours en chaise roulante et consacre deux années pleines à revenir. Il en profite pour partir étudier l’anglais à San Diego. Pourquoi? Envie de changer d’air, explique-t-il en décembre dernier au magazine Sport de L’Illustré. «Je suis persuadé qu’une certaine légèreté est nécessaire dans ce sport, et je la cultive», dit-il, soulignant que «ce n’est pas toujours facile de skier en Suisse, car il y a beaucoup de pression sur les épaules des athlètes». Sur les genoux aussi, à cause du carving. En 2011, il se fait les ligaments croisés. Et patiente deux années de plus.

Mais même lorsque ça va plutôt bien pour lui, rien n’est jamais simple. Aux JO de Vancouver, il est éliminé dans une sélection interne par Didier Défago, le futur champion olympique. Bon camarade, il fête comme il se doit la médaille au Déf’ mais se fait choper ivre mort… Pour son premier podium, Carlo Janka est sur la plus haute marche. La deuxième fois, c’est Défago qui gagne. Et lorsqu’il remporte enfin sa première course, ici même à Beaver Creek en 2013, tout le monde ne parle que du retour miraculeux de Beat Feuz. Au printemps dernier, malgré sa bonne saison (troisième en super-G, cinquième en descente), il galère pour trouver un sponsor. Durant trois mois, il s’entraîne seul, coupant volontairement avec ses coéquipiers, se créant un cocon autour de sa famille, de son préparateur Franz Nadig et son entraîneur Gregor Hagmann.

Alors oui, cette fois Patrick Küng chante, pleure et boit autant qu’il veut.

S’il chante et pleure sur son podium, c’est parce qu’il revoit tout son parcours, ses années de doutes

Publicité