Dans un silence que trouble à peine le frottis des chaussons de coton sur le plancher boisé du dojo, les trois archers synchronisent leur respiration et leurs mouvements. Le silence s'épaissit tandis que l'arc du premier s'élève vers le ciel dans un lent geste d'offrande. On est tenté de retenir son souffle: ce serait un mauvais réflexe car dans le kyudo tout est flux, rien ne se bloque. On devine plus qu'on n'entend, venue du fond du ventre, la lente expiration qui étire le temps et contracte les muscles dorsaux tandis que l'archer en pleine extension finit par laisser filer sa flèche. Au bruit mat, le regard du spectateur non averti se rue sur la cible à 28 mètres de là, tandis que le connaisseur continue de regarder le tireur dans cet instant suspendu où, bras écartés, l'esprit vide de toute pensée parasite, ce dernier médite son tir.

Tel est le spectacle qu'ont découvert mardi à Martigny participants et invités au 18e séminaire européen de kyudo. C'est la troisième fois qu'une telle rencontre se tient en Suisse, après Genève en 1986 et Martigny déjà il y a quatre ans. Trois maîtres japonais titulaires du 8e dan, le plus haut grade auquel on puisse parvenir par examens successifs, l'ont ouverte par un impressionnant tir de cérémonie. Au cours des dix prochains jours, 250 participants venus d'une dizaine de pays perfectionneront leur propre pratique qui sera sanctionnée au terme de chaque stage par un contrôle écrit des connaissances et un lâcher fatidique de deux flèches – pas une de plus.

Un effort sans fin

Mais qu'est-ce au juste que le kyudo (littéralement: la voie de l'arc)? Un sport? Pas vraiment, car on n'y trouve ni classement, ni compétition autre que contre soi-même. «Dans l'archerie sportive, si le tireur touche le centre de la cible, il pense que c'est un bon tir, expliquait Hideharu Onuma, maître prestigieux mort en 1990. Dans le kyudo, même si la forme est bonne et que vous avez touché le centre de la cible, vous ne devez pas essayer de recréer ce tir. Nous disons: 1000 ou 10 000 flèches, chacune doit être nouvelle […] Le kyudo est un effort sans fin. Il ne peut y avoir de tir parfait que vous ne puissiez améliorer.»

Ceci explique que si l'élégance de cette tradition codifiée depuis six siècles au moins en séduit plus d'un, bien moins nombreux sont ceux qui persévèrent en répétant, pendant des années, une gestuelle qui ne laisse rien au hasard, où les progrès (lents) surgissent souvent quand on ne les attendait plus. La Suisse compte un peu plus de 100 kyudokas affiliés à l'association que préside le Biennois Jean-Marc Serquet (5e dan).

C'est un pasteur vaudois à la carrière presque légendaire, Philippe Reymond, qui a introduit le tir à l'arc japonais dans notre pays. Pendant une dizaine d'années, il s'entraîna seul, corrigeant ses erreurs lors de voyages à l'étranger. Aujourd'hui âgé de 82 ans, Philippe Reymond vient de traduire un ouvrage de référence et enseigne encore occasionnellement. Il reste connu loin à la ronde pour sa rigueur exigeante – «il faut que ça ait de la gueule!», est une de ses formules préférées.

Entre-temps, le kyudo a essaimé à Genève, qui possède son dojo depuis deux ans, dans le Chablais et les grandes villes alémaniques. Les femmes ne sont pas rares à le pratiquer, car ce «zen debout» ou comme le définit Hideharu Onuma, requiert moins de force que de concentration. Paradoxal? Pas plus que l'objectif central de «lâcher prise»: un bon tir n'est pas volontaire, le départ de la flèche ressemble «au paquet de neige alourdie se décrochant soudain de la branche» expliquent les maîtres, jamais à court d'images. L'étiquette joue un rôle important, de même que la pratique collective pour corriger ses erreurs. Mais la relation ne doit pas être à sens unique, l'élève est aussi dans une certaine mesure «responsable» du maître.

Pour Taïkan Jyoji – un… Genevois d'origine, comme son nom hérité d'une retraite de douze ans au Japon ne l'indique pas – «la principale différence entre le kyudo et les autres arts martiaux est la lente exécution des gestes, permettant de porter toute son attention sur les enchaînements et la respiration, sur la descente d'énergie dans le hara. Cette partie du corps est considérée, dans la philosophie taoïste, comme le chaudron dans lequel on va faire mijoter, pour la cultiver, son énergie.»

Aujourd'hui responsable d'un superbe centre d'enseignement niché dans la nature, la Falaise Verte près de Valence, Taïkan Jyoji participe également au stage de Martigny, qui est ouvert au public.