Football

L’abominable mercato des neiges

Très décrié, le marché hivernal des transferts, qui vient de s’ouvrir pour un mois dans la plupart des championnats européens, vaut-il mieux que sa mauvaise réputation? Sans doute. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il était nécessaire

Le football aussi a ses soldes d’hiver. On n’y brade pas forcément les prix, mais chacun – l’acheteur, le vendeur et même le produit – est persuadé de faire une bonne affaire. La chasse aux transferts est ouverte depuis le 1er janvier en Angleterre, en France et en Allemagne, depuis le 2 en Espagne, le 3 en Italie. Elle s’achèvera le 31 janvier en Liga, Serie A, Premier League, Bundesliga et Ligue 1. La Suisse (du 15 janvier au 15 février) est un peu à part mais sa Super League ne joue qu’un rôle secondaire dans cette histoire.

Longtemps marginal, le mercato d’hiver n’a cessé de prendre de l’importance au fil des années. En 2001, six ans après l’arrêt Bosman (qui abolit les quotas de joueurs nationaux dans les championnats de l’Union européenne), les onze principales ligues européennes durent s’entendre pour uniformiser les périodes de transferts. Longtemps rétive, la Premier League anglaise ne s’y risqua que durant l’hiver 2002-2003 avec le transfert de Christophe Dugarry à Birmingham City.

Selon une étude du Centre international d’études du sport (CIES) de Neuchâtel, le montant total des transactions hivernales enregistrées dans les cinq principales ligues européennes est en hausse constante depuis 2010, avec deux pics en 2011 et 2018. Janvier et février 2011 furent marqués par une véritable chasse à l’attaquant, lancée par Chelsea, qui acheta Fernando Torres à Liverpool (en plus du défenseur David Luiz à Benfica). Liverpool s’offrit immédiatement Luis Suarez (Ajax) mais aussi Andy Carroll. Manchester City fit signer Edin Dzeko, l’AC Milan Antonio Cassano, l’Inter Giampaolo Pazzini et même le Real Madrid craqua pour Emmanuel Adebayor. Avec des fortunes diverses…

Premier League, le hub à joueurs

En 2018, le montant total des ventes, en hausse de 36% par rapport à la saison précédente, a dépassé pour la première fois le milliard d’euros, preuve que s’il fait parfois rire les fans, le mercato d’hiver est devenu un gros business. En neuf ans, sa valeur marchande a été multipliée par sept. Sans surprise, il se déroule essentiellement en Angleterre, dont la Premier League fonctionne comme un véritable hub à joueurs. Selon le CIES, les six principaux flux monétaires sont liés, soit comme point de départ, soit comme point d’arrivée, à la Premier League. Celle-ci aspire les meilleurs talents, répartit le trop-plein (récemment acheté à Dortmund où il terminera la saison, Christian Pulisic est le 68e joueur sous contrat avec Chelsea et le 40e prêté par les Blues) et rejette le rebut vers l’Orient (Turquie, Chine).

Ces dernières années, la Chine a considérablement alimenté la machine à cash en dépensant sans compter: 137 millions d’euros en 2015, 258 millions en 2016, 388 millions en 2017. Le gouvernement chinois y a mis un frein l’an dernier en introduisant une taxe qui renchérit considérablement les achats de joueurs, retombés à 136 millions d’euros en 2018. Qu’importe, le pli est pris désormais et les clubs européens n’ont besoin de personne pour faire circuler l’argent et les joueurs.

Van Dijk, la bonne pioche

Le mercato d’hiver a longtemps traîné la réputation de servir surtout les agents. Les clubs paieraient souvent trop cher des joueurs qui, s’ils étaient vraiment bons, ne partiraient pas au milieu de la saison. «Le mercato d’hiver ne concerne que des joueurs sur le banc», a coutume de dire Guy Roux. C’était vrai à son époque, ça l’est moins maintenant. Et quelques très bonnes affaires se sont conclues en début d’année: Nemanja Vidic à Manchester United (janvier 2006), Marcelo au Real Madrid (janvier 2007), Andrea Barzagli à la Juventus et Ivan Rakitic à Séville (janvier 2011), Thiago Motta au PSG (janvier 2012), Riyad Mahrez à Leicester (janvier 2014).

La dernière en date: l’arrivée au mercato d’hiver 2018 de Virgil van Dijk à Liverpool (en provenance de Southampton). En quelques mois, le défenseur néerlandais a transformé la défense des Reds, les propulsant en finale de la Ligue des champions puis en tête de la Premier League. Anfield se félicite autant de l’avoir acheté que d’avoir vendu, en janvier 2018, Philippe Coutinho au Barça pour une somme record et un résultat mitigé, preuve que cela ne marche de loin pas à tous les coups. Mais c’est vrai en toutes saisons.

Plus le temps d’attendre

D’un marché accessoire ou de l’occasion, le mercato d’hiver est devenu tout aussi important que celui d’été, parce que le temps s’est accéléré, parce que les enjeux sont de plus en plus grands et les moyens de moins en moins limités. Ce qui a changé, c’est la hiérarchisation des ligues et leur spécialisation: il y a celles qui vendent et celles qui achètent, celles qui forment, celles qui peaufinent un produit importé et le revendent avec une plus-value.

Il est rare désormais qu’un très bon joueur d’une ligue exportatrice (Suisse, France, Pays-Bas, Portugal, Belgique) résiste jusqu’à la fin de la saison à l’appel des sirènes des ligues importatrices (Angleterre, Allemagne, Espagne, Chine, Etats-Unis). Parfois, c’est le projet sportif qui le tente, parfois sa famille qui le pousse, parfois même son club qui le force (comme actuellement le FC Nantes, qui tente tout pour que son meilleur buteur Emiliano Sala parte à Cardiff).

Dans un milieu hyper-concurrentiel où plus personne ne découvre une «pépite» comme d’autres les truffes, il faut agir vite. Un super match avec les Pays-Bas contre la France mi-novembre, une qualification pour les huitièmes de finale de la Ligue des champions avec l’Ajax Amsterdam début décembre et c’est déjà la guerre entre le Barça et le PSG pour enrôler Frenkie de Jong et Matthijs de Ligt. Même si les deux joueurs ne changent de club qu’en juin, celui qui attend le mercato d’été a déjà perdu.

«La session de rattrapage»

S’il ne semble pas réellement plus dispendieux ni inefficace que son pendant estival, le mercato d’hiver a toujours davantage aimanté les critiques. Il y a ceux qui le jugent dangereux, parce qu’il introduit une fenêtre de transfert comme on ouvrirait un hublot au ras de la ligne de flottaison d’un paquebot en pleine mer, et ceux qui l’estiment inique. «C’est la session de rattrapage des clubs. Ils se sont trompés, ils ont fait un mauvais recrutement; qu’à cela ne tienne, on peut changer en cours de route!» se désole l’ethnologue Christian Bromberger, qui considère que le mercato d’hiver - comme l’organisation des compétitions de manière à favoriser les grandes équipes et le recours à l’arbitrage vidéo - œuvre au «recul de l’aléatoire» dans le football.

Cela ne va pas s’arranger avec ce mercato d’hiver puisque, pour la première fois, les joueurs transférés qui ont disputé la Ligue des champions ou la Ligue Europa avec un club pourront prendre part à la suite de l’une ou l’autre compétition avec leur nouvelle équipe (s’ils font partie des trois nouveaux joueurs que les clubs encore en lice auront le droit d’inscrire en février). «Une adaptation aux règlements en cours dans les championnats nationaux», estime l’UEFA. Un pas de plus vers la course à l’armement, craignent ceux qui voient des équipes éliminées encore plus fragilisées. Pourquoi un Florian Thauvin (OM), un Kalidou Koulibaly (Naples), un Mauro Icardi (Inter) attendraient-ils le mois de septembre pour rejouer une compétition qu’ils peuvent rejoindre tout de suite?

De quoi alimenter les spéculations, animer les conversations et passer l’hiver au chaud. Rabiot au Barça? Mbappé à la Juve? Balotelli à l’OM? Morata au Milan et Higuain à Chelsea? Il y avait, avant, un petit moment où l’on parlait un petit peu moins de football. Le bruit et la rumeur ne cessent désormais jamais. Le silence est d’or, tout le reste est d’argent.

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