Au commencement L'Equipe flottait au-dessus de la presse française forte de son monopole, de son impressionnant tirage, de la qualité de ses journalistes et du sérieux de ses infos. Il faut dire que L'Equipe a toujours eu une valeur patrimoniale pour l'amateur de sport. L'Equipe est à part dans la presse française, disait-on. L'Equipe est un vaisseau en tôle rivetée capable de résister à toutes les attaques. Fort de ce raisonnement, David Garcia, avec son petit marteau, a fendillé la coquille de L'Equipe. Deux ans d'enquête et de recoupements lui ont été nécessaires pour voir comment c'était fait à l'intérieur. Et c'est comment? Pas toujours joli-joli, comme dans toutes les familles.

Compromissions

Le livre tombe à pic alors que deux quotidiens s'apprêtent à concurrencer L'Equipe. Comme avait tenté de le faire, il y a plus de vingt ans, le Sport qui n'aura vécu que quelques mois (1987-1988). Le groupe Amaury tua d'un coup sec de mâchoire ce concurrent. Le récit de l'exécution par Garcia est saisissant.

Pour mener à bien ce solide travail, l'auteur a rencontré la quasi-totalité des acteurs - à l'exception de Marie-Odile Amaury, patronne du groupe, qui a refusé de le recevoir. Ils se sont livrés avec un ton et une liberté de parole remarquables, alors que les contre-arguments qui leur sont opposés sont souvent cruels puisqu'il est question de despotisme, d'aveuglement et de compromissions (voir les chapitres consacrés au cyclisme et surtout au foot sous l'ère Tapie).

«Le syndrome Jacquet»

Pour Garcia, «le syndrome Jacquet» résume et symbolise le système L'Equipe. Eté 1998, la France est championne du monde. L'Equipe a mené campagne contre son sélectionneur, Aimé Jacquet. Pour l'auteur, c'est à ce moment que l'eau monte d'un coup dans la salle des machines du quotidien, alors que les ventes crèvent le plafond. Garcia raconte très bien cette voie d'eau. Sur le pont, Jérôme Bureau, le directeur de la rédaction et les officiers supérieurs du journal. Garcia brosse en creux un portrait de Bureau, intelligent mais enfermé dans la toile d'araignée tissée par lui, et entouré d'une cour déjà tétanisée par le désastre qui se dessine. Bureau n'est pas seul. Gérard Ejnès, l'éditorialiste maison, est alors le Sainte-Beuve du foot, brillant et au crayon si pointu qu'il blessera Jacquet jusqu'au sang. Avec cette polémique, L'Equipe a fait de Jacquet l'égal de Victor Hugo et lui fera un jour des funérailles nationales.

Au-delà de la reconstitution de cette «affaire Jacquet», qui a laissé sur carreau tout un état-major dont les têtes, encore aujourd'hui, n'en finissent plus de rouler dans la sciure, ce livre est une parabole sur le métier de journaliste: trop près de sa source d'informations, il brûle en enfer. Trop éloigné, il gèle au frigo.