«Il n'y a pas de problèmes: nous subissons des contrôles, tout est en régie, voilà tout.» Les propos de Christophe Moreau, coureur Festina sous le coup d'une procédure pour avoir été contrôlé positif aux anabolisants en mars dernier, coupent très vite court à toute tentative d'interview sur le Tour. Déterminée dans le regard et le ton, la déclaration du coureur français désarçonne les interlocuteurs, mais ne surprend pas vraiment. Au sein de l'équipe Festina, les faux-fuyants ont fait place aux sourires de façade.

Perquisitions à Cholet

Plongés dans la tourmente depuis l'arrestation de leur soigneur belge Willy Voet, les coureurs Festima affrontent les événements avec une certaine nonchalance. Alex Zülle sirote un café en signant sans sourciller des autographes. Imperturbable, Richard Virenque se faufile dans la foule venue nombreuse dans le village étape de Plouay, lové dans le décor bucolique du Château de Méhéhouarne.

Le réveil après l'arrivée à Cholet sera plus dur. Ce que tout le monde attendait depuis quelques jours s'est produit. Assisté par la gendarmerie nationale, le SRPJ de Lille a perquisitionné sitôt la course terminée les chambres des coureurs de l'équipe Festina. Bruno Roussel, le directeur sportif tant impatient de se faire auditionner par la justice, s'est fait emmener – et avec lui le médecin de la formation andorrane – à bord d'une voiture de police banalisée en direction de l'hôtel de police de la ville de Cholet. Pour l'heure, rien n'a filtré sur la teneur de cet interrogatoire, mais au vu des accusations accablantes délivrées par Willy Voet à l'égard de la direction de l'équipe Festina, Roussel et le médecin ont été placés en garde à vue.

Au petit matin l'effervescence est à son paroxysme et le flot des rumeurs remplace la quiétude habituelle de la caravane du Tour de France. Les rebondissements de ce qu'il est désormais convenu d'appeler l'affaire Festina passionnent plus les suiveurs de la Grande Boucle que le régional de l'étape, les partants du jour ou les difficultés du tracé. Le juge instructeur Patrick Keil va-t-il inculper Bruno Roussel, le directeur sportif de Festina, dans les prochaines heures? D'autres têtes vont-elles tomber? Willy Voet le soigneur belge incarcéré, va-t-il se rétracter?

Une chose apparaît d'ores et déjà certaine, le millésime 98 du Tour de France restera à jamais gravé dans les annales comme celui de l'affaire Festina. Au-delà de cette saisie des douanes françaises qui gâche la fête de la Grande Boucle, c'est le cyclisme professionnel dans son ensemble qui se trouve confronté à une évidence: dans ce milieu très fermé, le dopage est une pratique courante. Etalées à la «une» de France-Soir, les déclarations du médecin lausannois Gérald Gremion ont fait l'effet d'une bombe. «La quasi-totalité des coureurs cyclistes recoure à des produits dopants.» Tard hier soir, Gérald Gremion prétendra ne jamais avoir affirmé cela aux journalistes de France Soir.

Reste qu'à force d'être répétée, cette assertion fait figure de lieu commun du cyclisme. Mais cette fois-ci, l'affaire a quitté la sphère strictement sportive pour entrer de plain-pied dans le champ politique et judiciaire. Les déclarations du médecin lausannois ne se sont pas limitées au seul Tour de France. Gérald Gremion, qui s'occupe notamment d'équipes cyclistes juniors, s'est dit «scandalisé par l'exemple que les professionnels donnent aux jeunes».

Selon le praticien vaudois, les jeunes coureurs lui demandent en permanence de leur proscrire de l'EPO (érythropoïétine), une hormone qui favorise la fabrication des globules rouges et l'oxygénation du sang. Gérald Gremion a affirmé en outre avoir quitté l'équipe cycliste suisse «Post Swiss Team» «en raison de la pratique systématique en son sein du dopage. Chaque coureur avait sa petite valise, avec ses produits dopants et ses seringues. Ils se faisaient des injections eux-mêmes», a déclaré à France-Soir le médecin vaudois. Une affirmation, on s'en doute, qu'ont immédiatement infirmée les responsables de l'équipe cycliste suisse.

L'exclusion de Festina demeure d'actualité

Les dirigeants de la société du Tour de France adoptent une attitude plutôt attentiste. «On a une magnifique course, mais le cœur n'y est pas», admet Jean-Marie Leblanc, directeur de l'épreuve. «Tant qu'aucune notification judiciaire ne nous sera parvenue, la question de l'exclusion de la course de l'équipe Festina ne se pose pas. Ce ne sont pas aux coureurs de trinquer». Le propos peut surprendre, mais il s'inscrit dans l'esprit du peloton.

La banalisation de la pratique du dopage donne le sentiment aux coureurs de Festina qu'ils paient pour les autres. On ignore si la formation Festina terminera son Tour mais quoi qu'il advienne, on lui prête peu d'avenir. Michel Rodriguez le PDG de la marque de montre andorrane Festina, a déclaré sans ambages vouloir se désengager si les accusations se confirment.