Football

L’âge relatif, un avantage qui ne l’est pas

Les joueurs nés en début d’année sont surreprésentés chez les professionnels ou dans les sélections de jeunes. Un phénomène connu mais difficile à combattre

Une idée reçue en sport est que le talent émerge toujours. C'est vrai pour Lionel Messi. Pour les autres, le chemin de la réussite est un parcours semé d'embuches. Un transfert hasardeux, une incompatibilité d'humeur avec un entraîneur, une échéance importante mal négociée, ou bêtement une blessure, sont autant de coups de dés sur le jeu de l'oie d'une carrière professionnelle. A côté de ces impondérables existe une variable souvent sous-estimée mais déterminante: la date de naissance.

Tous les footballeurs qui rêvent de passer pro ne sont pas égaux. Statistiquement, ceux qui sont nés en début d'année ont beaucoup plus de chances de faire carrière. Il y a dans les effectifs professionnels une nette surreprésentation de joueurs nés durant les six premiers mois de l'année, et même durant le premier trimestre.

Un phénomène qui ne se limite pas au football

C'est un phénomène connu, défini sous le terme d'«effet d'âge relatif», plusieurs fois mesuré et qui ne se limite pas au football. Il est assez simple à expliquer. A l'adolescence, période charnière s'il en est, quelques mois d'écart entre des enfants nés la même année peuvent produire de grands écarts en terme de développement physique et de maturité.

Les recruteurs des clubs professionnels ont tendance à privilégier les capacités du moment au potentiel, et donc à sélectionner la précocité plutôt que le talent. Celui qui est pris est ensuite placé dans une filière d'exigence (objectifs élevés, responsabilisation) et d'excellence (les meilleurs entraîneurs, les meilleurs conditions d'entraînement, les meilleurs partenaires) tandis que le laissé pour compte devra tenter de combler son retard dans un contexte moins propice. Beaucoup arrêtent.

Enquête de l'UEFA

L'UEFA s'en émeut et, dans le numéro 162 de sa revue mensuelle UEFA Direct, publie une intéressante enquête sur le sujet. On y découvre que lors du dernier Championnat d'Europe M17 en Azerbaïdjan, seuls 24 (8,33%) des 288 joueurs sélectionnés (16 équipes de 18) étaient nés en octobre, novembre, décembre, alors que 135 joueurs (46,88%) étaient nés en janvier, février ou mars. Les deux pays finalistes, Espagne et Portugal avaient respectivement 12 et 10 joueurs (sur 18) nés durant le premier trimestre.

En Angleterre, les catégories d'âge, qui vont de septembre à août (un système abandonné par la FIFA en 1997), donnent des résultats inverses mais traduisent la même réalité: 75% des centres de formation sont peuplés d'adolescents nés durant les six premiers mois de la saison. L'effet d'âge relatif ne concerne pas que les jeunes. Au FC Barcelone, 22 des 30 joueurs pros sortis de la Masia ces dix dernières années fêtent leur anniversaire entre janvier et juin, souligne l'UEFA. Sur les 30 joueurs nominés cette année pour le Ballon d'or, 23 sont nés dans le premier semestre d'une année civile et 16 dans le premier trimestre.

«Je suis persuadé que nous perdons 25% de talents à cause de cela»

Beaucoup de pays cherchent aujourd'hui une parade à cette déviance. Outre l'injustice qu'elle génère, c'est le gâchis qu'elle suppose qui inquiète, surtout les pays «moyens» du football. «Je suis persuadé que nous perdons 25% de talents à cause de cela», regrette Bob Browaeys, responsable des équipes nationales juniors de Belgique, cité par UEFA Direct.  

Que faire? Il y a une vingtaine d'années, lorsqu'il fonda l'Académie de Sol Béni à Abidjan, d'où sortirent Emmanuel Eboué, Yaya et Kolo Touré, Gervinho et quelques autres, Jean-Marc Guillou avait réglé la question (ainsi que le problème des fausses dates de naissance) en faisant évoluer les jeunes par catégorie de taille et de poids.

Discrimination positive

En France, la fédération (FFF) s'efforce de surclasser les joueurs précoces. Les M19 champions d'Europe en 2016 comptaient ainsi deux joueurs de la catégorie inférieure, où ils ont laissé la place à moins développés qu'eux. Très critiqué à l'époque de «l'affaire des quotas», le directeur technique national François Blaquart a mis en place une forme de discrimination positive. La détection des talents chez les jeunes de 17 ans ne peut se faire que pour des joueurs nés durant le second semestre. Une sorte de session de rattrapage. «Nous estimons que ceux nés entre janvier et juin ont déjà eu largement l'opportunité de se faire remarquer», indique-t-il à UEFA Direct.

Estimer le niveau de maturité physique des joueurs

Plus «scientifique», la Premier League cherche à déterminer la taille adulte des jeunes joueurs, qui sont ensuite répartis dans les équipes selon leur niveau de maturité physique. Ainsi, rapporte l'UEFA, le responsable des sciences du sport de la Premier League James Bunce a organisé en août 2015 un tournoi «pour les garçons de la catégorie de maturité 85/90%». L'expérience a été reconduite en avril 2016 et est reproduite chaque semaine à l'entraînement par au moins huit clubs.

Aux Pays-Bas, où l'on parle de «classe d'âge biologique», AZ Alkmaar fait la même chose depuis six ans. Selon Paul Brandenburg, le responsable du développement des jeunes du club, cela a permis à deux joueurs de parvenir en équipe professionnelle. «Ils n'étaient pas déterminants dans les matchs. Nous avons vu, par leur âge biologique, qu'ils étaient vraiment jeunes par rapport à leurs coéquipiers, mais nous les avons conservés. (...) Ils auraient peut-être quitté le centre de formation si nous n'avions pas connu leur âge biologique».

Et en Suisse?

Il existe des programmes similaires au Danemark, en Belgique, en Suède et en République tchèque. En Suisse, l'ASF, dans les critères d'évaluation, point 5, de son concept de formation, insiste sur le fait que «pour l'évaluation du développement, on prend aussi bien en compte l’âge relatif du joueur (mois de naissance) que son âge biologique (développement tardif ou précoce)». Le document souligne que «pour une petite nation du football, l’optimisation de la détection et de la sélection des talents est indispensable à sa survie.» 

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