Oliver Kahn en personne est venu l'encourager avant la terrible séance des tirs au but. Il lui a serré la dextre, très fort, l'a pris par l'épaule, lui a parlé en aparté. Scène inédite, vu la morosité qui règne entre les deux hommes depuis que Jürgen Klinsmann a désigné Jens Lehmann, gardien du FC Arsenal, comme titulaire de la Mannschaft. Relégué sur le banc des remplaçants, le «monument historique» du Bayern Munich. Dur. Mais l'intérêt supérieur de la nation a prévalu. Kahn s'est levé spontanément, il a eu ce geste de solidarité, de fraternité à l'instant où son rival s'apprêtait à subir l'épreuve de la mort subite.

Est-ce pour cela que Lehmann a plongé deux fois du bon côté (gauche)? Qu'il a annihilé les penalties d'Ayala puis Cambiasso? Mystère. Ce qui est sûr, c'est que l'attitude de Kahn a dû lui remonter la pendule. Ainsi, suite à ses exploits, que la formidable ovation des 72000 spectateurs massés à l'intérieur du Stade olympique.

L'Allemagne victorieuse (1-1 après prolongation, 4-2 aux «onze mètres»), une demi-finale agendée mardi soir à Dortmund, l'Argentine de retour à la maison (sans avoir perdu un match), la fête peut continuer. Les dizaines de milliers d'envahisseurs quotidiens du Fan Meile berlinois ont acquis - d'extrême justesse - le droit de poursuivre leur célébration, leurs libations en brandissant l'étendard noir, rouge, jaune. Tant mieux pour l'ambiance de ce Mondial... et pour le football.

Car, dans ce duel titanesque qui valut davantage par son engagement, son suspense que par la bienfacture du jeu présenté, une seule équipe paraissait animée du désir de tenter quelque chose de constructif: la troupe de «Klinsi». Le plan de l'obscur coach albiceleste, José Pekerman, était trop minimaliste en vue de prétendre à une place au sein du glorieux dernier carré. On a déjà vécu pire, mais quand la volonté de jouer au ballon triomphe, l'honneur du foot est sauf.

Sur le terrain, version sud-américaine, pas de Lionel Messi ni de Javier Saviola. Au rancart, les artistes. A leur place, des Tevez, Gonzales, Coloccini. Bref, des costauds, censés insuffler davantage de puissance à l'ensemble, le «playmaker» Juan Riquelme étant chargé de tout le reste. Preuve que Pekerman craignait comme la peste le potentiel offensif des Allemands. Cependant, au lieu d'y faire face avec les vraies armes de l'Argentine - technique individuelle supérieure, contre-attaques véloces via des passes redoublées - le sélectionneur choisit de surpeupler son secteur défensif: quatre arrières intraitables, plus Mascherano et Gonzales aux postes de liberos avancés, dans le dessein de limiter le rayonnement de Michael Ballack.

Cela a failli fonctionner. Grâce au pressing incessant sur le porteur adverse, au faux rythme imprimé, à cette manière très éprouvée de boucler les espaces et de monopoliser le ballon, les Albicelestes ont complètement brisé le tempo habituel de la Mannschaft. Sans chercher à aller plus loin. Emprunté, désorienté, le team germanique retomba dans ses travers d'antan, les longues ouvertures improductives. Une occasion de but au bilan de la première mi-temps (tête de Ballack juste à côté, 16e), on commençait à s'ennuyer ferme.

Et la talentueuse mais prudentissime Argentine marqua. Sur balle arrêtée, sa spécialité: corner de Riquelme, tête d'Ayala (49e). 0-1, stupeur générale. D'autant que le collectif allemand pataugeait de plus belle. Alors, Pekerman commit l'erreur fatale, peut-être échaudé par le renoncement forcé de son portier Abbondanzieri, que Klose avait touché à l'aine. Il remplaça le créateur Riquelme par le demi défensif Cambiasso, histoire de fermer la cave à double tour.

Pendant ce temps, Klinsmann lança Odonkor, Borowski, enfin Neuville dans la bagarre. Trois éléments dits de percussion. Résultat: centre au cordeau signé Ballack, remise de Borowski, tête canon de Klose. 1-1 à dix minutes du terme réglementaire. Egalisation ô combien méritée, délire populaire en sus. L'épilogue portera la griffe de Jens Lehmann.

On ne dira pas que la Mannschaft a accompli un grand match devant la première équipe vraiment sérieuse qu'elle affrontait. La rusée Argentine a su la faire déjouer, lui crocheter son nouveau look basé sur un foot pensé exempt d'actions hasardeuses. Au moins n'a-t-elle jamais renoncé, s'est-elle battue telle une lionne défendant ses petits. A l'image de Michael Ballack, blessé au tibia, harassé, trottinant sur une jambe, qui voulut coûte que coûte tirer - et transformer - son penalty. Capitaine courage, le label de cette formation.