Ils se sont souvent évités ces derniers mois, chacun affûtant sa forme de son côté. Depuis le début du Tour de France, ils se côtoient poliment, s'épient du coin de l'œil tout en pédalant dans une plaine souvent morne. Ce week-end, la course prend du relief et ils n'auront plus le choix. Les ténors du peloton devront abattre leurs cartes dans les Alpes. Samedi, entre Lyon et Morzine, puis dimanche surtout, avec l'ascension de la mythique Alpe-d'Huez, il ne sera plus question de bluffer. Lance Armstrong semble avoir la main, mais ses contradicteurs tentent de se convaincre qu'ils peuvent encore rafler la mise.

La partie pourrait tourner lors de la montée vers l'Alpe-d'Huez. Depuis 1952, les quatorze kilomètres séparant Bourg-d'Oisans de la station sont intimement liés à la légende du Tour de France. Cette année-là, pour la première arrivée au sommet de l'histoire, le lauréat s'appelle Fausto Coppi et son prestige colle parfaitement aux lieux. S'il faut attendre 1976 pour que la Grande Boucle repasse par là, les vingt et un lacets de l'Alpe-d'Huez sont devenus incontournables au fil des ans, puisque le Tour y fait escale pour la 22e fois en cette année du centenaire.

«On ne rigole jamais dans l'Alpe, lance le jeune retraité Laurent Jalabert. C'est une montée assez courte, mais très dure. Il y a deux ans, je me sentais bien, mais Lance Armstrong nous avait tous piégés.» Après l'étape d'aujourd'hui qui, en plus d'être agrémentée de cinq ascensions, se trouve être la plus longue du Tour, quel brave sera-t-il en mesure de résister à la superpuissance américaine? «Suivre Armstrong? Il faut garder les pieds sur terre, soupire le Vaudois Laurent Dufaux. Avec la chaleur et l'allure de ces derniers jours, nous sommes fatigués. En tout cas, je suis content que les choses sérieuses commencent, c'est l'occasion pour tout le monde de se situer. On verra bien qui osera l'attaquer. C'est l'endroit idéal pour le faire, parce que l'Alpe-d'Huez apporte une motivation supplémentaire. Là-bas, le public transmet son euphorie.»

Sur le bord de la route et dans l'air flotte un parfum particulier. Le poids de l'histoire sans doute, car les lieux en sont chargés. C'est à l'Alpe que les Hollandais volants Zoetemelk, Kuiper et Winnen ont plané en maîtres absolus dans les années 1970, chacun de leurs succès étant salué par des milliers de compatriotes en liesse et par les cloches qu'activait le curé batave de la station. C'est là qu'Eddy Merckx a connu en 1977 sa pire défaillance, alors que Bernard Thévenet sauvait in extremis son maillot jaune. C'est toujours ici qu'une année plus tard, le vainqueur Michel Pollentier est exclu de la course pour avoir usé d'un vil subterfuge – par un habile système de poire et de tuyauterie, le Français avait tenté en vain de fournir une urine trafiquée au contrôle médical. Orchestrée par l'homme d'affaires Bernard Tapie, la passation des pouvoirs entre Bernard Hinault et Greg LeMond a eu lieu au sommet de l'Alpe-d'Huez. Et les numéros qu'y ont effectués Luis Herrera, Gianni Bugno ou Marco Pantani sont gravés dans les annales.

Théâtre d'innombrables morceaux de bravoures, l'Alpe-d'Huez se muera cette année encore en gigantesques gradins naturels. La veille déjà, des centaines de camping-cars vont investir les moindres recoins qu'offre la montagne. La glacière pleine et le sandwich beurré, ils vont accompagner les héros dans leur souffrance. Et assister sans doute à une superbe bataille. Le fait que les Alpes arrivent avant le premier contre-la-montre individuel, c'est-à-dire avant que Lance Armstrong ait enterré les espoirs adverses, peut modifier les données tactiques de la course et aiguiser certains appétits. «J'ai des idées derrière la tête, mais je les garde pour moi», déclare judicieusement Richard Virenque.

Quoi qu'il en soit, la vérité va triompher. Le jour sera enfin fait sur le véritable état de forme de Jan Ullrich, dont l'un des directeurs sportifs, limpide au possible, continue de dire qu'«avant de pouvoir attaquer quelqu'un, il faut savoir si on peut le suivre». L'armada espagnole va-t-elle enfoncer le clou qu'Iban Mayo avait sorti de sa poche en chatouillant le «boss» dans le Galibier lors du dernier Dauphiné Libéré? Gilberto Simoni, le bouquetin transalpin qui avait promis de s'offrir le monstre texan en altitude, a-t-il digéré les trois minutes égarées mercredi lors du contre-la montre par équipes? «J'ai oublié cet épisode. Je veux réussir une belle course», lâche-t-il les maxillaires contractés.

Après une première semaine plate, les grimpeurs vont ainsi entrer en piste. Reste à savoir lequel arrivera le plus vite au sommet.