Roger Federer était entré par effraction dans l'inconscient collectif américain, en vertu de ses victoires à l'US Open. Aujourd'hui, il y est une personnalité établie; sur les murs de Manhattan, le toit des taxis, le papier glacé de la littérature «sociétale». Jamais sa popularité n'a atteint une dimension aussi universelle que cette année, dans le péril et la démystification.

Sa victoire sur Igor Andreev (lire ci-contre) fut saluée par des clameurs vives, de celles que le public subordonne généralement à sa ferveur citoyenne. «Nous avons mis du temps à nous comprendre, mais je crois que je suis entré dans le cœur des Américains», observe Roger Federer.

Dans les allées de Flushing Meadows, le «maître» est talonné par une cohue frénétique, où s'élèvent des «still the one» et «you're the best», après avoir soulevé une ovation dévote, inégalée, à la grande parade des champions.

Tracy Austin, ancienne vainqueur et consultante pour la télévision américaine, n'est pas surprise: «Aux Etats-Unis, nous aimons les belles histoires. Pendant des années, Roger a humilié ses semblables sans exprimer d'état d'âme, de jubilation ou de cruauté. Par empathie, les foules sportives ont toujours pris la défense des faibles. Comment pouvaient-elles s'identifier à cet homme dont les gestes étaient impossibles à reproduire? Aujourd'hui, les Américains s'entichent du champion déchu, parti en reconquête avec ses doutes et ses écorchures. Roger Federer est tombé malade, il a connu l'échec. Il est humain. Il est des leurs.»

Dans l'équanimité d'une suprématie monolithique, Roger Federer a induit une banalisation de l'excellence, la même qui, jadis, avait réduit Pete Sampras à des aptitudes fastidieuses. Trop de talent tue le talent. La maîtrise, quand elle atteint ce degré d'optimisation, brise le principal ressort de la dramaturgie sportive, l'incertitude, et réduit sa dimension manichéenne à quelques émois sans risque, dès lors que le gentil, ici, est inexistant, et que le méchant est trop bon.

Une ou deux saisons un peu rudes suffisent à changer le paysage médiatique. Pendant l'US Open, les télévisions américaines s'émeuvent de la cérémonie protocolaire du double olympique, où Roger Federer réprime péniblement ses larmes. En exclusivité sur NBC, Jacques Rogge, président du CIO, déclare que «ce moment restera à jamais, à titre personnel, comme le plus fort des Jeux».

Reconnu en qualité d'être humain, Roger Federer peut enfin devenir une star inaccessible... Il était une figure emblématique aux traits réguliers, un garçon bien sous tous rapports, issu d'une contrée improbable que, au mieux, les autochtones confondaient avec la Suède ou le Swaziland. Après ses deux premiers sacres new-yorkais, Nike USA n'avait toujours pas prévu de campagne publicitaire à son effigie, malgré des droits d'image chèrement acquis. Pas assez porteur.

Depuis, le groupe IMG assure sa prospérité. «Avec son management familial et son sponsoring de proximité, Roger Federer est resté sous-payé pendant de nombreuses années, et principalement aux Etats-Unis», glisse l'émissaire d'une société concurrente. IMG a détaché son vice-président Tony Godsick, ancien impresario d'Anna Kournikova et époux de Marie Joe Fernandez. En moins de dix-huit mois, l'agent Godsick a triplé les revenus publicitaires du «maître», pour les porter à 35 millions de dollars annuels.

L'homme a élargi les cercles d'influences afin de mieux pénétrer l'imagerie populaire. Il a créé des synergies avec d'autres sportifs (Tiger Woods, Thierry Henry), convoqué des icônes dans le box de la famille Federer (Gwen Stefani, Anna Wintour, Seal, Heidi Klum), développé des accointances dans les milieux de la haute couture (Oscar de la Renta) et de la littérature coquette (Vogue, Vanity Fair), décliné des invitations à dîner sous le couvert d'un emploi du temps surchargé (Robert de Niro, Kirk Douglas, Jim Carey).

Pour le management du numéro un mondial, toute la subtilité consistait à séduire un pays qui, au-delà d'une virtuosité souhaitable, mais pas primordiale, assujettit l'idolâtrie sportive à une forme désinhibée de singularité. «Roger gagnait consciencieusement, saluait poliment, rassemblait ses affaires puis rentrait à la maison. Pour séduire les Américains, il devait exister en tant que personne», observe Bud Collins, mémoire vivante du tennis.

L'empathie locale encourage la bestialité, l'enfance difficile ou la sexualité débridée, très prisées des foules post-pubères. Selon un récent sondage de l'ATP, seuls trois joueurs de tennis, au cours des vingt dernières années, ont atteint le vedettariat aux Etats-Unis: Pete Sampras, Andre Agassi et, curieusement, le beau Patrick Rafter, épicurien contrarié, parti à la chasse aux records, sa raquette en bandoulière, pour nourrir ses neuf frères et sœurs, élevés sans télévision ni électricité dans une ferme de l'outback australien - la parfaite incarnation de «La petite maison dans la prairie» telle que Tracy Austin semble la prédire à Roger Federer avec, pour happy end, un trophée du Grand Chelem trempé de sueur et une embrassade fougueuse à Mirka au regard dégoulinant d'amour...

Du «maître», le public américain a toujours reconnu une forme d'accomplissement, une rareté fascinante, mais purement factuelle. Simon Amman fut une star en deux sauts de puce, drapé dans un grand manteau gris; il a fallu douze trophées majeurs, cinq défilés de mode et une vingtaine de sauteries pour que Roger Federer flatte les goûts du consumérisme américain. Quelques défaites plus tard, le voilà classé parmi les cent personnalités les plus influentes de la planète, recensées par le magazine Forbes. Trente-huitième, «Mr Perfect» devance un aréopage d'acteurs, hommes d'affaires et cuisiniers, de même que Rafael Nadal. Ce n'est pas son plus mince exploit.