Les vautours tournaient autour de ce que certains voulaient bien désigner comme la future dépouille de Lance Armstrong. Harcelé de toute part, poussé vers la sortie par une concurrence aux dents longues, l'Américain a tapé du poing sur la table, hier, en remportant la 15e étape entre Bagnères-de-Bigorre et Luz-Ardiden. Au terme d'une journée épique et malgré une chute dans l'ascension finale, il a repris cinquante-deux secondes à Jan Ullrich et plus de deux minutes à Alexandre Vinokourov, qui a lâché prise.

Ce Tour de France du centenaire est un monstre d'intensité, un concentré d'émotion où cohabitent le drame et la performance sportive de manière fracassante et continue. D'un point de vue romanesque, l'équilibre est parfait. Et le troisième volet pyrénéen, qui s'est refermé hier sans aucune compassion envers un peloton harassé, entre dans la droite ligne des quinze premiers jours de course. Tout au long des 159,5 kilomètres menant à Luz-Ardiden, la Grande Boucle n'a, une nouvelle fois, pas été pingre en rebondissements.

Les favoris se sont livré une formidable partie de castagne, sous les yeux d'un public innombrable qui avait envahi les bords de route pour un gigantesque déjeuner sur l'herbe. Après deux bosses casse-pattes en guise de mise en jambes, qui ont d'ailleurs servi de tremplin à l'échappée du Français Sylvain Chavanel, un temps accompagné par Santiago Botero, et la rude montée du col d'Aspin, les choses sérieuses ont commencé dans l'ascension du légendaire Tourmalet. Un supplice hors catégorie, avec plus de 17 kilomètres de lacets et une pente à décourager le plus zélé des chamois.

C'est dans ce secteur du parcours, où s'était massée une foule arborant en grande majorité les couleurs de la formation basque Euskaltel, que Jan Ullrich a frappé le premier, passant à l'attaque dans son style caractéristique, sans lever le popotin de sa selle. Désigné favori de l'épreuve depuis sa démonstration lors du contre-la-montre de vendredi dernier, l'Allemand a voulu enfoncer le clou. Mais il s'est tapé sur les doigts. «Jan est parti très fort à ce moment-là, témoigne Armstrong. C'est en partie pour cette raison que je n'ai pas tout de suite pris sa roue, mais aussi parce que j'ai estimé qu'il était un peu tôt pour fournir un tel effort. Nous étions encore loin de l'arrivée.»

Le chef de file d'US Postal a, une fois encore, mis à contribution une tête qu'il a bien faite. Redevenu sûr de lui, au bénéfice d'une intelligence tactique au-dessus de la moyenne, le Texan ne s'est pas énervé et a vite repris son adversaire, tandis que les Basques Iban Mayo et Haimar Zubeldia traînaient par là, à l'affût d'une brèche qui ne se présentera pas. Lâché, le Kazakh Alexandre Vinokourov pourra refaire son retard (1'20'') dans la descente, grâce au précieux concours de ses équipiers Santiago Botero et Giuseppe Guerini.

Au pied de la dernière difficulté du jour, longue de 17 kilomètres, ils sont encore dix-huit derrière Chavanel, prêt à rendre les armes. A l'image des hockeyeurs nord-américains, les coureurs retirent leurs casques pour échanger les coups. Iban Mayo place la première banderille et Lance Armstrong, qui a miraculeusement retrouvé les clés de son arsenal, part en contre, le couteau entre les dents et deux colts dans le cuissard. Mais au moment de dégainer son artillerie, de flinguer joyeusement ses camarades, l'Américain accroche un spectateur – et pas le contraire – et chute, entraînant Mayo dans sa cabriole. Ullrich les évite et on se dit que le Tour est en train de basculer.

Que nenni! L'Allemand a l'élégance de ne pas profiter du malheur des autres et Tyler Hamilton, grand seigneur boursouflé de respect pour son ancien patron, fait signe aux autres de lever le pied. «Il y a deux ans, lorsque Jan est tombé dans la descente du col de la Peyresourde, je l'ai attendu. Je pense qu'il s'en est souvenu et je lui en suis très reconnaissant», dira Armstrong, qui se fait une nouvelle frayeur peu après être reparti. Revenu aux avant-postes, l'Américain allume une deuxième mèche. Elle débouchera sur un feu d'artifice.

Fouetté par l'adrénaline, poussé par la rage emmagasinée depuis deux semaines et transcendé par sa quête de cinquième victoire, le Texan remet la compresse. Cette fois-ci, personne ne suit. Le visage de haddock déconfit qu'il avait montré vendredi dernier est effacé, Armstrong retrouve son célèbre masque de cire, expression d'une détermination totale. Le front plissé, un regard d'acier fixé vers le sommet et une goutte de sueur au bout du nez, il réalise un numéro dont il a le secret. Souvent à la relance, en danseuse, Armstrong grimpe conjointement avec l'écart qui le sépare d'Ullrich, lequel semble collé à l'asphalte. Contrairement à Alexandre Vinokourov, pauvre Sisyphe écrasé par un caillou trop lourd à pousser sur une telle pente, l'Allemand, qui n'aurait pas démérité dans un concours de grimaces en l'occurrence, parvient toutefois à limiter les dégâts.

Il passera la journée de repos, aujourd'hui à Pau, avec un passif d'une minute et sept secondes sur le maillot jaune et un peu d'espoir dans sa table de nuit. «Le Tour se termine dimanche sur les Champs-Elysées, dit prudemment Armstrong. La route est encore longue.» Devant le spectacle proposé, on se prend à espérer qu'elle ne s'arrête jamais.