L'Hexagone et sa capitale ont des fourmis dans les jambes. Au zinc du moindre troquet parisien, on piaffe, on décortique, on devise, on pronostique. Le peloton de l'immense cirque ambulant qu'est le Tour de France s'ébrouera au compte-gouttes samedi après-midi, le temps d'un prologue (6,5 kilomètres) dont le coup d'envoi sera donné sous la Tour Eiffel, festivités du centenaire obligent. En attendant le vrai départ, qui aura lieu dimanche à Montgeron (sud de Paris) comme en 1903, une question est sur toutes les lèvres: qui pourra, parmi les 197 autres coureurs, empêcher Lance Armstrong de remporter une cinquième Grande Boucle consécutive? Le Texan, qui cumule les statuts d'intouchable patron de l'épreuve, de vedette américaine et de businessman averti, s'apprête à rejoindre Jacques Anquetil, Eddy Merckx, Bernard Hinault et Miguel Indurain dans la légende.

Depuis qu'il est sorti de son jet privé, mercredi à l'aéroport du Bourget, le quadruple vainqueur du Tour mène une vie trépidante, à mi-chemin entre celle d'une pop star et celle d'un chef d'Etat. Du hall de son hôtel au car de l'équipe US Postal, du local où s'effectue la visite médicale à la salle d'interview, l'Américain est pris en chasse par une meute d'objectifs. Les cameramen se crêpent le chignon pour l'attraper plein champ, les flashes crépitent à chacun de ses mouvements et lorsqu'il fait mine d'ouvrir la bouche, les micros se tendent avec frénésie.

Ces débordements contrastent avec l'impression de froideur que dégage le personnage, constamment encadré par deux gardes du corps. Depuis qu'il a vaincu le cancer qu'on lui a diagnostiqué le 2 octobre 1996, Lance Armstrong, 32 ans, apprécie chaque jour qui passe à sa juste valeur. Mais il a gardé en lui l'impitoyable dureté du combat. Son regard d'acier, ses traits inscrits dans un visage anguleux et son corps façonné à la machette témoignent d'une destinée douloureuse et hors du commun.

Malgré une existence romanesque et un palmarès vertigineux, le boss ne s'attire pas la sympathie des foules, simplement leur estime. «Je ne serai jamais le mec qui fait le show, qui attaque pour se montrer à la télévision, s'excuse-t-il. Je ne cours pas pour voir mon nom peint sur la route. Je pourrais changer de nationalité pour devenir plus populaire en France, mais je n'y songe pas. J'adore cette course, je la respecte et je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour la remporter. Que puis-je faire de plus pour être aimé?» Le champion n'est pas là pour plaire, il veut gagner.

De ce point de vue, son rendement est optimal. Depuis son retour en 1999, Armstrong, qui axe toute sa préparation sur le Tour, n'a rien connu d'autre que le triomphe sur les Champs-Elysées. Surpuissant dans la montagne et quasi invincible en contre-la-montre, admirablement soutenu par des équipiers performants ainsi que par un directeur sportif – le Belge Johan Bruyneel – aux petits soins, le Texan est doté d'une rare capacité à contrôler la course.

Méthodique et calculateur, Armstrong l'est également une fois descendu de son vélo. Lorsqu'il s'agit de négocier un contrat, il s'avère aussi redoutable que dans l'ascension du mont Ventoux. Car le cycliste d'exception est par ailleurs un homme d'affaires rompu aux joutes les plus juteuses. S'il s'adjuge le Tour, ses gains annuels atteindront 16 millions de dollars. On est encore loin des 78 millions de Tiger Woods ou des 75 de Michael Schumacher, mais on navigue, d'après le magazine Forbs, dans les sphères de David Beckham.

Outre les postes américaines, son sponsor principal, Armstrong est sous contrat avec douze sociétés, dont une commercialisant des médicaments contre le cancer. Le champion a remplacé l'acteur Paul Hogan, alias «Crocodile Dundee», dans le giron de Subaru, qui lui offre 12,5 millions sur cinq ans. En préparation, le deuxième tome de son autobiographie lui a déjà valu un avoir de 2 millions, sachant que le premier, judicieusement intitulé Il n'y a pas que le vélo dans la vie, l'avait enrichi de 2,5 millions.

Armstrong, qui doit en contrepartie 45 jours de représentation par an à ses généreux parrains, ne semble pas perdre la tête pour si peu. A l'heure de se focaliser sur la course reine, il sait faire. Lorsqu'il s'agit de manier l'intox et de s'inventer des adversaires aussi: «Je n'aime pas que les gens disent que le Tour est ennuyeux parce que je l'ai gagné avant qu'il ne démarre, se plaint-il. Je ne rajeunis pas, je ne deviens pas plus fort, et pendant ce temps-là, la concurrence progresse. Je pense que cette édition sera plus difficile que les autres.»