«J'ai toujours dit que la préparation au Tour de France débutait le lendemain de l'arrivée sur les Champs-Elysées. Pour l'édition 2004, ce sera différent. J'ai besoin de me relâcher, loin du cyclisme. Je veux prendre le temps de réfléchir, d'analyser tout ce qui a pu se passer ces dernières semaines.» Lance Armstrong, qui a rejoint hier Jacques Anquetil, Eddy Merckx, Bernard Hinault et Miguel Indurain dans le cercle des quintuples vainqueurs de la Grande Boucle, semble davantage soulagé qu'heureux à l'heure de surplomber Jan Ullrich (à 1'17'') et Alexandre Vinokourov (à 4'29'') sur le podium final.

Décroché au terme d'une 20e étape remportée hier par le Français Jean-Patrick Nazon – l'Australien Baden Cooke a repris son maillot vert lors du dernier sprint –, ce cinquième succès consécutif a été le plus ardu, donc le plus beau. Il s'est péniblement dessiné au fil des mésaventures, des cols et des épreuves que le Texan a surpassés, et constitue un joli cookie d'anniversaire pour la course centenaire.

Le sort, lui, n'a fait aucun cadeau à Armstrong. S'il a résisté avec une grande maîtrise aux ultimes assauts de son rival Jan Ullrich, tombé samedi au 37e kilomètre du contre-la-montre décisif couru sous une pluie diluvienne entre Pornic et Nantes, et remporté par le Britannique David Millar, l'Américain a dû cravacher ferme pour conserver son bien. De quoi avoir envie de vider sa besace.

Les ennuis ont commencé avant le 5 juillet dernier, jour du départ, lors d'une préparation moins lisse qu'à l'accoutumée. Resté quarante-deux jours sans compétition après Liège-Bastogne-Liège en raison de la disparition du Midi libre au calendrier, Armstrong a été victime d'une sévère chute lors du Dauphiné libéré, course qu'il remportera malgré les incessantes attaques d'Iban Mayo. L'Américain a toutefois dû consulter son ostéopathe pour traiter un bassin imperceptiblement déplacé, avant de contracter une gastro-entérite quelques jours avant le départ. Pas idéal… «Ma condition était inacceptable cette année, déclare même l'intéressé. Et quand on n'est pas au top physiquement, tout s'enchaîne. J'ai souffert d'une tendinite à la hanche à cause de mes nouvelles chaussures et j'ai commis des erreurs tactiques, notamment en ne profitant pas assez de la défaillance d'Ullrich à l'Alpe-d'Huez. Et puis, il y a eu d'autres choses bizarres, de celles qui ne se produisent pas normalement.»

Le boss du peloton ne fait pas tant allusion au guano qui a terminé son vol sur le revers de costume de son directeur sportif Johan Bruyneel – «mauvais présage», s'était écrié le brave équipier Pavel Padrnos – le jour de la présentation des coureurs. Visiblement suspicieux – parano? –, il songe plutôt à des ennuis mécaniques inhabituels connus par lui-même et les siens. «Dans la descente du Galibier, j'ai découvert qu'on avait bougé mon frein arrière, explique-t-il. Il touchait la roue. Et si Padrnos est tombé avant Marseille, c'est parce qu'il y avait une anomalie sur sa roue avant. Nous avons des mécaniciens professionnels. Que s'est-il passé?»

L'idée d'un vilain complot paraît peu vraisemblable, mais il est certain qu'une coalition s'est mise en branle. Sur les routes. Joseba Beloki a montré l'exemple en attaquant le premier, mais, victime d'une lourde chute, il a laissé bien plus qu'un doigt dans l'aventure lorsque le dernier volet alpin s'est refermé sur ses rêves de victoire. «Joseba aurait pu gagner ce Tour, je le sais», dit Armstrong. Alexandre Vinokourov (3e), offensif en diable, a alors pris la relève avant de fléchir dans les Pyrénées. Epaulé par Tyler Hamilton (4e) et sa clavicule fissurée, qui voulait tant prouver que lui aussi était de taille à viser les sommets. Et par Jan Ullrich (2e), redevenu lui-même, et peut-être davantage encore, après des mois et des mois de galère.

Outre la dramaturgie naturelle du Tour de France, c'est bien la lutte incessante que l'Allemand a menée à Armstrong qui a conféré à l'édition du centenaire ce petit supplément d'âme que ses prédécesseurs ne possédaient pas. Le roi ne tarit d'ailleurs pas d'éloge à propos de son dauphin: «Jan est un grand champion, je l'apprécie beaucoup. Il a raccourci mes nuits cette année et personne ne me pousse à me surpasser comme lui. Je pense que notre duel va faire du bien au cyclisme.»

Lance Armstrong a donc survécu, comme il l'avait fait face à la maladie il y a sept ans. Il ignore s'il peut se considérer comme l'égal des quatre champions qu'il rejoint au Panthéon de la discipline – «Appelez-moi dans trente ans, je vous le dirai» –, mais il rêve de les dépasser dès l'an prochain: «A force de gagner le Tour avec cinq ou six minutes d'avance, tu t'installes dans un confort négatif. Cette année, j'ai pris une bonne leçon, j'ai douté et j'ai beaucoup appris. Je reviendrai plus fort, et pas pour terminer deuxième.» Voilà qui est encourageant pour les autres, qui pourront toujours trouver une raison d'espérer en se disant que Bernard Hinault et Miguel Indurain ont passé la main à 32 ans, l'âge qu'aura l'Américain au départ du prochain Tour de France.