A main gauche, Lance Armstrong, tenant du titre depuis quatre ans. A main droite, Jan Ullrich, challenger aux dents longues. Les deux poids lourds du cyclisme mondial abordent le dernier round d'un combat long de trois semaines, avec le contre-la-montre décisif de cet après-midi entre Pornic et Nantes. Séparés par soixante-cinq secondes au classement général, l'Américain et l'Allemand ont quarante-neuf kilomètres pour se départager. A distance, chacun cherchera à décocher le coup fatal, à mettre son rival K.-O. avant l'arrivée de dimanche sur les Champs-Elysées.

Malgré le respect mutuel qu'ils se portent, le Yankee du bitume et le Teuton flingueur ne se sont fait aucun cadeau. Au soufflet initial d'Ullrich, qui lui prend cinq secondes au cours du prologue, Armstrong répond par une claque collective – 43'' piquées lors du «chrono» par équipes –, puis par une mandale dans l'Alpe-d'Huez, récupérant 1'32'' au passage. Sonné, le coureur de la Bianchi réagit et pose un uppercut au leader de l'US Postal lors du premier contre-la-montre à Cap'Découverte, qu'il termine avec 1'36'' d'avance. L'Allemand remet la compresse le lendemain dans les Pyrénées, glanant 19'' grâce à un crochet à la mâchoire du Texan. A terre, ce dernier est compté huit, mais il ne jette pas l'éponge, puisqu'il sort un direct étourdissant de sa besace pour repousser Ullrich dans les cordes, 52'' plus loin. Et la chiquenaude de l'Allemand, qui a grappillé 2'' lors d'un sprint bonifications, hier au cours de la 18e étape remportée par l'Espagnol Pablo Lastras entre Bordeaux et Saint-Maixent-l'Ecole, préfigure une ultime empoignade sans le moindre quartier.

A l'heure de la pesée, les yeux dans les yeux, les deux candidats à la victoire finale jouent l'intimidation. «Les deux secondes que Jan m'a reprises aujourd'hui (hier, ndlr) n'ont pas d'importance, assène Armstrong, un brin surpris. Je suis tranquille et confiant parce que j'ai toujours remporté le dernier contre-la-montre du Tour depuis quatre ans.» Ullrich s'affiche optimiste et souriant. «Je suis persuadé que je peux refaire mon retard», ne cesse-t-il de claironner avec son nez en trompette.

«Un contre-la-montre de cette importance se joue dans la tête, explique Bernard Hinault, qui a remporté treize des seize «chronos» auxquels il a participé lors de ses cinq campagnes victorieuses. Il s'agit de prendre l'ascendant d'un point de vue psychologique.» Alors, chacun tente de paraître le plus décontracté possible, de transpirer une sérénité maximale, histoire d'égratigner les certitudes de l'adversaire. Et les équipiers respectifs des deux champions, transformés en attachés de presse, ne sont pas en reste. «Lance est très fort», préviennent les postiers américains. «Jan va faire mal», tonnent les gars de la Bianchi.

A ce petit jeu, les directeurs sportifs font monter la pression sur les épaules de l'autre, celui qu'il faut faire plier. «Jan est concentré au maximum, il se trouve dans l'une des meilleures conditions de sa vie», martèle le Néerlandais Rudy Pevenage, mère poule et homme de coin de l'Allemand. «Ce qui s'est produit lors du contre-la-montre de Cap'Découverte est un accident de parcours qui ne se répétera pas, assure le Belge Johann Bruyneel, mentor d'Armstrong. Lance a été victime de déshydratation (il aurait perdu six kilos au cours de son effort, ndlr). Il a retrouvé toutes ses sensations.»

La petite escarmouche du sprint bonifications mise à part, la fusée Armstrong et le panzer Ullrich ont eu toute la journée d'hier pour songer déjà aux 49 kilomètres qui mèneront à la gloire ou au désespoir. Pour eux, la principale difficulté de la journée a consisté à s'extirper de leur bus assailli par une foule de journalistes et de badauds.

D'une platitude absolue et très roulant, le parcours entre Pornic et Nantes n'avantage pas particulièrement l'un des deux bolides. En prenant le départ à 16 h 02, soit trois minutes après Ullrich, Armstrong aura toutefois le bénéfice de connaître les temps de passage de l'Allemand. Et les conditions météorologiques annoncées – 19 à 21 degrés, pluie fine éventuelle – ne sont pas pour déplaire au Texan, que la canicule des deux premières semaines de course a tant fait souffrir. «Le vent, qui devrait souffler de dos, sera favorable à Jan, qui pourra ainsi utiliser un très gros développement», estime en revanche Rudy Pevenage, décidément jamais à court d'arguments.

Une guerre psychologique de tous les instants, deux champions gonflés à bloc et, entre eux, un chronomètre implacable, maître après Dieu: le décor est planté. Lance Armstrong et Jan Ullrich qui, soyons fous, se disputeraient la victoire lors des sprints dominicaux en cas d'égalité parfaite ou d'écart minime samedi soir, n'ont plus qu'à écrire l'histoire sur le goudron de Loire-Atlantique, mythique tableau noir.