Le cyclisme est-il un sport collectif ou une discipline individuelle? Lorsque l'exercice redoutable et redouté du contre-la-montre par équipes pointe le bout de son nez, cette interrogation prend tout son sens. Et la réponse pourrait sortir de la bouche du plus indécis des Normands: ça dépend. Les vingt-deux formations composant le peloton du Tour de France ont certes pédalé en équipes, hier, sur les 69 kilomètres séparant Joinville de Saint-Dizier, mais ceux qui n'ont pas été capables de suivre le rythme ont été contraints à un effort solitaire éprouvant.

A l'issue des débats, la majorité des coureurs ont fait part d'une satisfaction manifeste. Les uns, comme ceux de l'US Postal, parce qu'ils ont accompli leur devoir sans coup férir, devançant la Once (Joseba Beloki) et la formation Bianchi (Jan Ullrich) respectivement de 30 et 43 secondes. Les autres, plus nombreux, parce qu'ils sont heureux de pouvoir se dire que ce chronomètre collectif, épreuve physique et mentale difficile à gérer, appartient désormais au passé.

Le matin même, aux abords de leurs cars, les coureurs transpiraient leur anxiété. «J'ai peur de connaître le «jour sans», d'être lâché assez vite», expliquait le Gruérien Pierre Bourquenoud, peu réputé pour ses qualités de rouleur. «Même quand on a de l'expérience, on appréhende ce genre d'exercice, admet Laurent Dufaux. Il s'agit d'être extrêmement régulier et concentré dans son effort, parce que tu plonges à la moindre défaillance.» Un peu plus loin, le Neuchâtelois Steve Zampieri n'en mène pas large non plus: «Soixante-neuf kilomètres, c'est long! Je ne sais pas trop où je vais…»

Outre la crainte de vivre une journée en enfer – la chaleur s'y prêtait d'ailleurs assez bien –, une certaine pression s'immisce sous les casques: celle de ne pas être à la hauteur, de devenir un poids mort pour sa propre équipe, un handicap pour son leader. Car si l'on ne peut forger une victoire sur le Tour lors du contre-la-montre par équipes, on peut sérieusement y hypothéquer ses chances. Et comme c'est le temps du cinquième coureur de chaque équipe qui fait foi au classement, la responsabilité de chacun, ou presque, est engagée. «Nous avons donné le maximum, mais ça n'a pas suffi. Je suis désolé pour lui», déclarait Stefano Zanini en évoquant son chef de file chez Saeco, Gilberto Simoni, qui a perdu plus de trois minutes dans l'aventure.

Une aventure d'une grande âpreté, davantage encore pour celui qui, malchanceux, diminué ou pas assez rapide, se trouve seul, lâché par les siens, soudain mués en monstres d'ingratitude, inaptes à la moindre compassion. Ainsi l'Allemand Torsten Schmidt (Gerolsteiner), qui crève après neuf kilomètres et poursuit sa route avec un vent de face et la canicule pour seuls alliés. Ainsi le Français Jimmy Casper qui, souffrant des cervicales, ne peut avancer à l'allure de ses coéquipiers et les voit filer irrémédiablement.

Mais tous ont souffert, du premier au dernier. Il suffisait, pour s'en convaincre, de voir les coureurs s'affaisser sur leur vélo à l'arrivée, dans une odeur de goudron fondu. Avec, souvent, des filets de bave aux lèvres et des traces de sel sur le maillot. Exténués, certains ont manqué de se rouler sur la langue. Dans cette succession de tableaux exprimant la douleur, la réponse du Normand ne revêt finalement pas beaucoup d'importance. Le supplice, lui, s'est avéré à la fois collectif et individuel.