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OLYMPISME

L'ancien président du CIO, Avery Brundage, est lui aussi la cible d'accusations de corruption

Le Centre Simon Wiesenthal dénonce les dirigeants olympiques qui pactisèrent avec les nazis pour l'organisation des Jeux de Berlin et qui en récoltèrent des fruitsCes accusations, relayées par le «New York Times» et dont le CIO s'est accommodé jusqu'ici, jettent une lumière crue sur le vide des sacro-saints «principes olympiques»

Le brûlot qui vient d'être allumé contre l'Olympisme outre-Atlantique révèle des compromissions qui, au regard de l'idéologie qu'il proclame, éclipsent largement les reproches de corruption formulés récemment contre un nombre non négligeable de membres du Comité international olympique. Les accusations visent l'Américain Avery Brundage, président du CIO de 1952 à 1972, et le comte belge Baillet-Latour, président de 1925 à sa mort, en 1942. Elles portent sur l'attitude de ces deux dirigeants pendant la montée du nazisme en Allemagne et à l'occasion des Jeux de Garmisch-Partenkirchen et de Berlin, en 1936. Au-delà de ces deux personnalités, c'est tout le mouvement olympique qui est visé.

Les accusations viennent du Centre Simon Wiesenthal de Los Angeles et de son animateur, le rabbin Marvin Hier, bien connu en Suisse à la suite de la polémique sur les fonds en déshérence. Elles ont été longuement reprises dans l'édition du New York Times du dimanche 21 février, sous la plume du journaliste Robert Lipsyte. Elles se fondent notamment sur les archives de l'ancien président du CIO, Avery Brundage. On apprend que ce dernier, en été 1938, avait cherché à obtenir, pour sa propre société d'entrepreneur, la construction à Washington de l'ambassade d'Allemagne. Pour ce faire, il s'était adressé à un des membres allemands du CIO d'alors, qui avait fait suivre la demande au responsable nazi des sports, Hans von Tschammer. Celui-ci écrivait peu après à Brundage que la chose était pratiquement faite. «Compte tenu de la réputation avérée de vos sentiments amicaux envers le sport allemand et ses autorités dirigeantes, je suis heureux de vous informer que le ministre des Affaires étrangères de notre pays et l'Inspecteur général des bâtiments ont décidé que vous en serez.»

La révélation de ces «bonnes relations d'affaires» sur toile de fond olympique se veut dévastatrice. On est loin en effet des bourses d'études glanées ici et là par quelques malheureux Africains. On voit comment, dans ce cénacle d'aristocrates et de riches hommes d'affaires qui se cooptent et se fraient, à cette lointaine époque déjà, tout naturellement on est en affaires, on s'entraide. Comme on le ferait dans un club, une maçonnerie ou, pour reprendre un terme cher à l'Olympisme, «dans une famille».

Ce que l'article du New York Times omet de préciser en revanche, c'est qu'Avery Brundage n'est devenu membre du CIO qu'au moment des Jeux de Berlin. Pendant la phase d'organisation des Jeux, il est président du Comité olympique américain et de la Fédération américaine d'athlétisme (AAU). A cette époque, les liens sont assez lâches entre CIO et CNO. Ce n'est donc pas pour une voix en faveur de la candidature de Berlin aux Jeux (acquise en 1931, du temps de la République) que les nazis renvoient l'ascenseur vers l'Américain, mais pour son attitude proallemande bien connue.

Cité par le New York Times, l'historien du sport et biographe d'Avery Brundage, Allen Guttmann, de l'Université Amherst, évacue quant à lui l'accusation du Centre Simon Wiesenthal: «Je ne vois là aucun rapport entre la corruption actuelle et Brundage. Pourquoi les Allemands n'auraient-ils pas fait appel à quelqu'un qu'ils connaissaient? Brundage n'avait pas besoin d'être acheté. Il était proallemand, et (s'était prononcé) contre le boycott des Jeux de Berlin. Dire que Brundage avait besoin de pots-de-vin pour soutenir ces Jeux, c'est prétendre qu'il faudrait acheter Bill Clinton pour qu'il vote en faveur d'Hillary sénateur.»

Ce que le biographe de Brundage passe, pour sa part, sous silence et qui renforçait la position du futur président du CIO auprès des nazis, c'est son antisémitisme pourtant avéré. Thomas Daetwyler, l'auteur lausannois d'un mémoire de licence sur le CIO pendant cette période, en fait état par la citation de certaines correspondances.1 Ainsi, son hostilité transparaît dans l'analyse que fait l'Américain du mouvement pour le boycott des Jeux de Berlin qui faisait rage aux Etats-Unis l'année précédant les jeux. En 1935, il écrit au Suédois Sigfrid Edström, alors membre de la commission exécutive et futur président du CIO: «Le boycott a été excité par les Juifs, ce qui a conduit à des représailles de la part de citoyens d'extraction allemande. Des Juifs aux antécédents communistes et socialistes se sont montrés particulièrement actifs. Il en résulte que le même genre de haine de classe qui existe en Allemagne, et que tout homme de bon sens déplore, est activé aujourd'hui aux Etats-Unis.» Pour cet anticommuniste acharné, si l'opinion américaine est alors à 90% antinazie, c'est parce que «la presse est aux mains des Juifs», qui ont eu «l'habileté de réaliser la force médiatique du sport» pour faire avancer leur cause antinazie.

Le rabbin Hier porte aussi le fer contre le président du CIO d'alors, Henri de Baillet-Latour, successeur de Coubertin depuis l925. Sans toutefois, de l'aveu même du New York Times, fournir de preuves solides pour étayer ses accusations. La famille de ce comte belge a en effet fondé la Société générale de Belgique, une banque ultérieurement absorbée par la Deutsche Bank. Soupçonnant Baillet-Latour de sympathies nazies – ce dernier aurait assisté à une manifestation du Parti nazi à Nuremberg en 1937 – le Centre Simon Wiesenthal de Los Angeles laisse entendre que le Belge aurait encore été actionnaire de ladite banque quand celle-ci prêta à «IB Farbenthe»2 les fonds nécessaires à la construction d'une usine de caoutchouc synthétique à Auschwitz, dans laquelle on pratiquait les travaux forcés.

Loin de suppositions aussi floues, la lecture du mémoire du Lausannois Thomas Daetwyler, qui date d'octobre 1998, aurait renseigné davantage les chercheurs de Los Angeles sur l'implication du Comité international olympique dans cette sombre période.

A travers la correspondance du président Baillet-Latour, on voit en effet comment le CIO s'est, entre 1933 et 1936, laissé littéralement déposséder des Jeux par les nazis. D'abord vigilant, le Belge multiplie les rappels selon lesquels la participation doit être ouverte à tous, indépendamment de la race ou de la religion. Les Jeux, dit-il, doivent être indépendants du pouvoir politique. On lui réitère des promesses. Au lendemain de la session de 1933, dernier moment pour déplacer les Jeux vers une autre ville – Tokyo et Rome sont candidats (!) – le Belge, à la manière d'un Chamberlain, se montre optimiste: «Les Allemands ont, avec le consentement écrit du gouvernement, cédé sur la question juive.» Alors que dans sa correspondance privée, il laisse entendre qu'il aurait préféré des Jeux ailleurs, il croira l'affirmation selon laquelle les athlètes juifs d'Allemagne ne font pas d'assez bons résultats pour se qualifier. Il n'a pas lu Mein Kampf et, avoue-t-il, il «n'aime pas particulièrement les Juifs». Les demandes de boycott l'irritent, il y voit des manœuvres politiques d'«exilés allemands», répercutées par une «presse inamicale» et «tendancieuse». Il se laisse enfin séduire par le faste des Jeux qui s'annoncent: «Quant à Berlin, c'est fantastique. Comment organiser des Jeux après cela.»

Une seule athlète «demi-juive» sera à Berlin, la fleurettiste Helene Mayer. Médaille d'argent, elle fera le salut hitlérien sur le podium. Isolé parmi ses collègues plus accommodants, conscient d'avoir cédé et d'avoir bradé les principes olympiques, Baillet-Latour, quant à lui, s'exonérera en ne levant pas le bras dans la loge d'Hitler.

Interrogé par Le Temps sur son évaluation de ces pages sombres de son histoire, le Comité international olympique se bornait hier à «tirer en corner». «Il est toujours difficile de porter un jugement sur des événements lointains sans prendre en compte toutes les circonstances de l'époque», indique-t-il en substance par la voix de son bureau de la communication. Et de rappeler que ses archives sont ouvertes aux historiens – «et à travers eux au public» – afin que chacun puisse se forger un jugement. Voilà qui est, partiellement, fait.

1 L'attitude du CIO et de son président face à la question juive avant et pendant les Jeux olympiques de Berlin en 1936. Faculté des lettres, Université de Lausanne.

2 Plus probablement IG Farben.

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