Le coup de fil vient d’Italie, dimanche. Ernesto Bertarelli vient d’apprendre le sacre de l’équipage emmené par Arnaud Psarofaghis à Sydney, théâtre de la dernière manche du Championnat des Extreme Sailing Series. Un circuit très relevé qui se dispute en GC32, des catamarans volants à foils. Le patron d’Alinghi est heureux d’évoquer ce succès et d’ouvrir le livre des souvenirs d’une écurie à jamais synonyme d’une Suisse qui gagne. Au fil des questions, la voix se fait de plus en plus émue.

Le Temps: Que représente cette victoire?

Ernesto Bertarelli: Je suis vraiment content et très fier de l’équipe. Surtout que c’est une équipe de plus en plus suisse. J’ai barré lors de la première étape, Arnaud Psarofaghis sur les autres. C’est la première fois qu’on gagne à ce niveau-là avec des barreurs suisses et ça fait plaisir. Il paraît que quand les jeunes Suisses arrivent sur une régate à l’étranger, ils sont pris désormais au sérieux. A mon époque, le milieu se demandait un peu ce qu’on faisait là. Cette victoire en Extreme Sailing Series (ESS), c’est un peu l’apothéose de tout le travail réalisé sur le Léman depuis plus de dix ans. Je suis très fier de ce qui s’est fait avec Alinghi.

- Quelles sont les qualités de cette équipe?

- Nous avions une certaine méthode de navigation lorsque j’ai commencé. Puis, avec les années, nous avons fait venir des personnes avec un bagage différent comme Jochen Schumann, Brad Butterworth et plein d’autres. Ils ont tous amené quelque chose. Au fur et à mesure, nous avons su nous servir de ces expériences, les distiller et toujours progresser. Notre fonctionnement à bord est principalement axé sur la communication. Nous arrivons à rester sereins, concentrés et nous continuons perpétuellement à travailler sur la vitesse du bateau et la cohésion de l’équipage. Ça marche et c’est dû aussi au temps que l’on passe ensemble. Pierre-Yves Jorand n’est plus à bord du bateau mais il joue un très grand rôle en tant que coach pour garder ce savoir-faire intact même lorsque des jeunes arrivent.

- Il existe une philosophie Alinghi. Comment la définiriez-vous?

- On essaie de naviguer en équipe. Ce mot est utilisé au quotidien dans tous les sports mais il est important. Cela signifie que les principaux acteurs de cette équipe font un vrai effort pour se mettre en retrait et laisser la place au collectif. C’est la reconnaissance de la spécificité de chaque individu qui permet à chacun d’élever son jeu et de créer ce genre de résultat.

- Contrairement au circuit des D35 où vous êtes présent à chaque régate, vous n’avez participé qu’à la première étape du circuit des ESS. Quel rôle avez-vous joué dans cette victoire?

- On navigue ensemble tout l’été en D35. Ça nous permet de bien travailler la communication et l’esprit d’équipe. Nous avons eu des revers cette saison. Sur une régate en particulier. Nous avons eu des échanges plutôt difficiles qui nous ont aidés à nous recentrer sur l’essentiel. C’est notre force depuis des années. Je pense que c’est au Portugal, à Lisbonne, que l’équipe a commencé à penser qu’il était possible de gagner le championnat.

- A Lisbonne, Arnaud Psarofaghis nous disait que même quand vous n’êtes pas là, vous leur mettez une certaine pression, positive, qui les pousse à avoir envie de bien faire…

(Rires) C’est sympa. C’est pareil pour moi. J’ai toujours pensé que lorsqu’on fait confiance aux gens et qu’on leur donne la liberté de s’exprimer, ils vont réussir et nous rendre la pareille. Arnaud est né au bord du lac. On l’a vu grandir dans la région. On ne peut pas être indifférent à son talent. J’ai toujours pensé qu’il réussirait un jour à briller sur la scène internationale. Et ce jour est arrivé. C’est tout à son honneur.

- Est-ce pour une question d’emploi du temps que vous n’étiez pas à bord?

- Je reste un amateur alors que les autres membres de l’équipe sont professionnels. Je n’ai pas le même agenda et beaucoup d’autres activités. J’ai énormément de plaisir à naviguer avec eux en D35. C’est plus efficient pour moi de le faire sur le lac car c’est à côté du bureau et de la maison. J’apprécie de naviguer de temps en temps à l’étranger comme je l’ai fait en début de saison à Oman. Je continuerai à participer un ou deux événements dans le futur mais je ne peux pas avoir un programme aussi chargé que les marins qui disputent deux circuits.

- Le fait que les Extreme Series passent à un voilier à foils a-t-il pesé dans la décision de repartir sur ce circuit?

- Absolument. On avait quitté le circuit lors de la dernière saison des Extreme en catamarans conventionnels. Et c’est à ce moment-là que j’ai acheté un GC32. Je pensais que c’était le moment de se mettre au bateau à foils.

- Est-ce qu’on verra bientôt des bateaux à foils sur le Léman?

- Je trouve ça génial et suis convaincu que c’est l’avenir. Ils arrivent malheureusement un peu tard dans ma carrière de marin car ceux contre lesquels je navigue ont souvent 20 ans de moins que moi mais j’adore ce support et suis persuadé qu’il arrivera sur le lac. Peut-être plus tard qu’on ne l’espère car les conditions particulières du Léman exigent des bateaux très polyvalents, capables de naviguer dans peu de vent. Mais un bateau à foils gagnera un jour le Bol d’or!

- Quels sont les projets d’Alinghi pour 2017?

- J’attendais que l’équipe termine la saison pour faire le point avec eux. On va définir le programme dans les prochaines semaines, mais Alinghi continuera à naviguer en 2017.

- Et vous aussi?

- Et moi aussi. J’ai encore quelques années. Je m’entraîne plus qu’il y a 20 ans pour rester en forme car ce sont des bateaux très physiques mais tant que j’arriverai à monter dessus sans me faire trop mal, j’essaierai d’y aller.

- Au mois d’octobre, vous avez été intronisé au Hall of Fame de la voile, au New York Yacht Club. Racontez-nous ce moment…

- (La voix se noue) C’est un moment important qui marque notre parcours dans le monde de la voile. Le fait que ça ait lieu aux Etats-Unis est symboliquement fort. C’est la nation qui a inventé la Coupe de l’America, qui nous a repris l’Aiguière d’argent, qui a rendu ce sport intéressant en faisant de cet événement une épreuve extrêmement compétitive. Alors, recevoir la reconnaissance ultime de la part des Américains, au New York Yacht Club, berceau de la Coupe, ça voulait dire beaucoup. Mais surtout, c’était l’occasion de se retrouver avec toute l’équipe et de partager des souvenirs. J’étais ému aussi de retrouver tous ceux qui ont marqué l’histoire d’Alinghi comme les marins, mais aussi les ingénieurs, les architectes. Je pense notamment à Brad Butterworth, Ed Baird, Dirk Kramers, Rolf Vrolijk, Bertrand Cardis, Luc Dubois et j’en passe. Je ne m’attendais pas à retrouver tous ces gens qui, pour certains, sont éparpillés dans d’autres équipes et ont connu d’autres succès. Constater que cet esprit était encore vivant a été un moment émouvant. Et je pense que c’est ça aussi qui a porté l’équipe aujourd’hui à Sydney et les a aidés à aller chercher la victoire.

- N’y a-t-il pas finalement un esprit de famille Alinghi avec des liens forts noués depuis 15 ans?

- Cette réunion à New York a été particulièrement forte parce qu’il n’y avait pas d’enjeu, contrairement aux moments importants de la vie d’Alinghi où j’avais toujours comme responsabilité d’aller aux devants de ces enjeux – un début de Coupe, une fin de Coupe, une réunion d’équipe, une annonce à faire etc. Là, c’était juste une reconnaissance. J’ai pu davantage apprécier du coup cet esprit de camaraderie qui a su associer les époux, les enfants. Les miens étaient là aussi. On a toujours travaillé sur la cohésion, non pas juste de ceux qui travaillaient dans l’équipe, mais de tous ceux qui la soutenaient au quotidien.

- Cette reconnaissance américaine a-t-elle une valeur particulière du fait de tout ce qui s’est passé et notamment la bataille juridique avec Oracle?

- Oui, mais aussi parce que mon premier catamaran, je l’ai eu aux Etats-Unis. J’ai passé beaucoup de temps sur la côte Est, près de Newport, lors de mon adolescence et c’est vrai que je n’étais pas totalement étranger à la Coupe de l’America lorsque Russell (Coutts) et Brad (Butterworth) sont venus me trouver pour aller gagner la Coupe en Nouvelle-Zélande. Alors, pouvoir revenir en quelque sorte là où mon aventure de «voileux» a commencé et, qui plus est, au New York Yacht-Club qui, dans ma jeunesse, représentait le lieu sacré, ça faisait chaud au cœur.

- Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la victoire à Auckland en 2003?

- Quand je pense à tout ça, je me souviens d’abord du jour où Pierre-Yves Jorand est venu dans mon bureau pour me proposer de naviguer sur le lac avec un multicoque aux dimensions ridicules dans ses proportions gigantesques et avec une grande part de risque. Ensuite le film se déroule avec des moments clés, des moments forts mais mon aventure commence vraiment ce jour-là. Quelque part, on a appris à naviguer de mieux en mieux, et j’espère pouvoir transmettre ce savoir-faire. Quant à la Coupe de 2003, pour revenir à votre question, je l’ai vécue un peu comme un adolescent ou un jeune adulte vit ses premiers moments de liberté, de façon insouciante, sans vraiment d’arrière-pensée, avec un peu de naïveté aussi. Quand on est jeune adulte, tout semble nous réussir facilement. J’étais habité par ce genre de sentiments. Ensuite, on a acquis de la maturité et avec elle des arrière-pensées et les choses se sont compliquées mais sans jamais nous décevoir en termes d’émotion et de plaisir.

- Passer de Challenger à Defender complique forcément les choses…

- C’est vrai parce que d’un seul coup on prend plus de responsabilités.

- Alinghi, comme Federer, sont des noms associés à l’idée d’une Suisse décomplexée qui gagne…

- Federer a gagné son premier Wimbledon deux ou trois mois après notre victoire de 2003. On est arrivé en même temps et aussi bien lui que nous – lui a fait encore bien plus par la suite – on a démontré que la Suisse pouvait gagner. Surtout que c’était en dehors des sports traditionnels suisses comme le ski alpin. Et la Suisse gagne aujourd’hui dans tous les domaines, la technologie, la santé, la science, la culture, la qualité de vie, la qualité de sa démocratie. La Suisse est un pays gagnant. S’octroyer la primauté ou la singularité de la Suisse qui ose et gagne serait faux mais on a la chance de faire partie d’une génération qui gagne, c’est précieux. Et ça fait plaisir de voir émerger une nouvelle génération talentueuse et sans complexe. On le voit avec Arnaud (Psarofaghis) mais aussi avec des plus jeunes comme Max Wallemberg, qui a gagné le championnat du monde d’optimist cette année, ou encore Nicolas Rolaz qui l’avait remporté en 2014.

- Avec tous ces talents, la Suisse possède-t-elle le vivier pour monter une nouvelle équipe compétitive dans la Coupe de l’America?

- Je suis convaincu qu’aujourd’hui, la Suisse n’aurait plus peur de la règle de la nationalité qu’on nous a longtemps fait miroiter. Si on devait appareiller un bateau avec uniquement des compétences helvétiques, on ne serait peut-être pas les meilleurs mais pas loin. Néanmoins, je continue à penser qu’il est toujours intéressant d’attirer aussi des compétences étrangères. En voile, on a clairement plus de compétences qu’à l’époque où nous avons lancé notre premier défi.

- Allez-vous suivre la prochaine édition en 2017?

- Je vais la suivre car ces bateaux m’intéressent beaucoup. Et je suis clairement pour un changement de Defender. A chaque fois que la Coupe a changé de mains, elle s’est bonifiée et s’est réinventée.