#LeTempsAVélo

Durant six semaines, plusieurs équipes de journalistes du Temps et d’Heidi.news se relaient pour parcourir la Suisse à vélo et raconter ses transformations. Suivez leur odyssée grâce à notre carte interactive et retrouvez leurs articles écrits au fil du chemin.

Elle est arrivée avec un grand sourire. S’est assise en terrasse, a commandé un jus au gingembre et ananas. Une boisson de sportive, forcément. En juin dernier, Lara Dickenmann a mis fin à sa carrière de footballeuse (135 sélections en équipe nationale, 53 buts) mais elle n’en demeure pas moins une athlète qui s’entretient. Celle que l’on présente volontiers comme la meilleure joueuse suisse de l’histoire officie désormais comme manager général de l’équipe féminine des Grasshoppers de Zurich.

Très vite, elle fait part de deux très bonnes nouvelles. La première: le football aux Etats-Unis va appliquer une parité salariale entre joueurs et joueuses de l’équipe nationale. «L’exemple à suivre», dit-elle. La seconde: le oui du peuple suisse au mariage homosexuel. C’était le 26 septembre dernier. Sitôt les résultats tombés, Lara Dickenmann a joint par téléphone Anna Blässe, sa conjointe, qui est internationale allemande et joue au VFL Wolfsburg, le dernier club de Lara. Leur mariage célébré il y a un an et demi est reconnu là-bas. Lara espère le légaliser très vite en Suisse. «C’est une reconnaissance, un soulagement et un pas vers plus de normalité», résume-t-elle.

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L’importance du vestiaire

Footballeuse et homosexuelle: on se dit que la vie de Lara Dickenmann ne fut pas toujours des plus simples. Elle est née d’un papa joueur de ligue nationale A et d’une maman championne de handball. Trotte, toute petite, sur les pelouses ou le parquet. Tape à 8 ans dans le ballon au Sport Club de Kriens, ville de sa naissance, tout près de Lucerne. Mais elle doit jouer avec les garçons, faute d’effectifs féminins. Des ragots déjà de parents au bord du terrain: «Pourquoi cette fille prend la place d’un garçon?» Lara entend cela, ça blesse et ensuite ça motive. Courir comme deux, tacler, houspiller le coéquipier qui ne se replie pas. S’imposer, quoi.

Ensuite, au coup de sifflet final, la solitude. Elle se change dans le local des arbitres ou du coach. «Je n’avais pas de vie de vestiaire, ça me manquait. C’est important, le vestiaire, on refait le match et on parle de plein de choses», confie-t-elle. Un entraîneur de Sursee repère la gamine qui, en milieu de terrain, trime au milieu des garçons. La ville a plusieurs équipes féminines, dont une dans l’élite. Elle remporte trois championnats et deux coupes de Suisse, est sacrée meilleure joueuse nationale lors de la saison 2003-2004.

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Carrière freinée par des blessures

Si les jambes sont légères et véloces, le cœur pèse lourd. Lara Dickenmann est attirée par les femmes depuis l’âge de 13 ans. Mais elle refoule. Elle ne veut pas tomber dans le cliché footballeuse et lesbienne. Elle se persuade alors qu’elle peut aimer les hommes, tout en sachant qu’elle se ment. A 17 ans, elle dit enfin à sa mère qu’elle préfère les femmes aux hommes. Prend de la distance: Etats-Unis, le pays du soccer, les meilleures joueuses au monde. Une première histoire d’amour avec une femme et un diplôme en business international décroché.

Apogée de sa carrière ensuite à Lyon, équipe phare en Europe. Sept titres de championne de France et c’est elle qui, le 26 mai 2011, inscrit le second but des Lyonnaises en finale de la Ligue des championnes contre Potsdam. Suivra un autre titre européen en 2012. Elle est recrutée en 2015 par Wolfsburg (quatre titres de championne d’Allemagne) mais sa carrière est freinée par une série de blessures dont un ligament croisé déchiré.

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«Le foot féminin reste un peu un hobby»

Reconversion dans le management et surtout une bataille à livrer pour plus d’égalité entre joueurs et joueuses. «La dernière Coupe du monde en France en 2019 a rempli les stades. Ce sport pratiqué par les femmes est devenu populaire», argue-t-elle. Le foot suisse a explosé: 6600 licenciées en 2000, 26 000 en 2021. Mais si des pays comme les Etats-Unis, le Brésil, l’Australie, la Norvège ou encore la Nouvelle-Zélande se sont publiquement engagés à rémunérer les filles et les garçons de la même façon lors des matchs internationaux, beaucoup d’autres, dont la Suisse, sont à la traîne.

La Bernoise Tatjana Haenni, directrice du football féminin à l’ASF (Association suisse de football), explique: «Elles s’entraînent autant que les hommes, chaque jour de la semaine, mais doivent avoir un emploi pour vivre. Certaines gagnent 200 francs par mois, d’autres 1500 francs. Je me souviens que pour la Coupe du monde 2015, à laquelle la Suisse s’était qualifiée, certaines des filles avaient dû recourir à un congé non payé. Heureusement, la fédération les avait aidées.» Elle poursuit, amère: «Le foot féminin en Suisse reste un peu un hobby, comme la randonnée le week-end. Aujourd’hui, c’est un mix: l’effort est professionnel, mais le salaire est souvent nul, ou sert juste à couvrir les frais.» Tatjana Haenni rappelle qu’elle est malheureusement la seule femme occupant un poste clé à la fédération.

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Au niveau des équipes nationales, «une parité est possible»

Le Servette FCCF a réussi l’exploit de se qualifier pour la phase de groupes de la Ligue des championnes. Les Genevoises affronteront la Juventus de Turin, Chelsea et Wolfsburg, l’ancien club de Lara Dickenmann. Cent soixante licenciés, sept équipes. Le foot est là aussi en plein essor. Mais les montants des contrats ne dépassent pas les 500 francs par mois. La plupart des joueuses occupent donc un emploi, sauf bien sûr celles qui sont étudiantes. Le club prend en charge le loyer de certaines, comme l’Espagnole Paula Serrano. Des voitures de fonction sont proposées à ceux qui évoluent en équipe première du Servette FC ainsi qu’aux néo-pros.

Pas de cadeau de cette nature pour les filles, qui ne jouent pas «dans la même cour». «Quand les filles ont rencontré Aarau, il y avait 200 spectateurs, 11 000 quand les garçons ont affronté Lausanne. Si une parité est possible, c’est au niveau des équipes nationales», estime Loïc Luscher, le chargé de la communication du Servette FC. Lara Dickenmann qui a révélé son homosexualité dans un documentaire de la SRF dit qu’elle reçoit aujourd’hui beaucoup de confidences de jeunes filles. Autant pour parler d’identité sexuelle que de football, sport qui attire mais est dévalué sitôt qu’une fille chausse les crampons.