Cet article a été mis à jour samedi 22 février, après la deuxième descente de Crans-Montana qui a vu Lara Gut-Behrami remporter son second succès consécutif et Corinne Suter décrocher le globe de cristal de la spécialité.

Le ski alpin de haut niveau prend souvent l’allure d’une lutte sans merci entre l’athlète et la piste. Les cuisses tremblent, les lattes valdinguent dans tous les sens, les visages se crispent et l’équilibre n’est maintenu qu’au prix d’efforts qui peuvent paraître désespérés. Mais quand les plus virtuoses des champion(ne)s délivrent un récital, le combat mute en un ballet du corps et des éléments, la neige, la pente, les reliefs. Le ski de Mikaela Shiffrin en slalom ou de Beat Feuz en descente n’est parfois qu’harmonie, évidence, fluidité. Comme celui de Lara Gut-Behrami ce week-end à Crans-Montana, lors des deux descentes qu'elle a remportées vendredi puis samedi.

Personne n’attendait la Tessinoise de 28 ans dans un tel état de grâce. La dernière de ses 24 victoires en Coupe du monde remontait au mois de janvier 2018, lors d’un super-G à Cortina d'Ampezzo. Depuis, elle n’était plus montée sur un podium qu’à trois reprises, loin des standards d’une skieuse qui évolue au plus haut niveau depuis ses 16 ans et qui a remporté le grand globe de cristal en 2016.

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Vendredi, elle s’est élancée avec le dossard numéro 18, alors que la victoire semblait déjà promise à sa compatriote Corinne Suter, mais tout le monde a compris dès les premières centaines de mètres de la piste du Mont-Lachaux qu’il se passait quelque chose. Une ligne parfaite, des courbes douces, les skis comme sur des rails. La lumière s’est allumée verte lors de chaque temps intermédiaire et sur la ligne d’arrivée le chronomètre a confirmé l’impression qui était apparue à l’œil nu. Huit dixièmes d’avance, autrement dit une éternité. La «bombe de Comano», comme certains se plaisent à la surnommer, venait d’exploser une première fois, à la surprise générale.

Chasse aux fantômes

Sauf, peut-être, à la sienne. Parce qu’elle sentait qu’elle avait bien skié, et que, quand elle skie bien, la montre ne la trahit pas. «Dans ma carrière, cela a souvent été ainsi. Quand j’ai de bonnes sensations de haut en bas, je peux gagner avec beaucoup d’avance. Mais quand cela ne se passe pas comme je veux, je peux me retrouver très loin, remarque-t-elle. Aujourd’hui, tout a été simple. J’ai skié librement, sans réfléchir, et cela m’a permis d’aller très vite.»

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C’était donc ça, la clé? Il suffisait de faire simple, de ne pas réfléchir? Peut-être bien. Et il n’y a sans doute rien de plus compliqué à mettre en œuvre. «Trouver le bon mode peut prendre des mois. Des années. A vrai dire, je luttais pour y parvenir depuis le début de la saison», confie Lara Gut-Behrami après son succès.

Le lendemain, elle est parvenue à remettre ça, devant toutefois se contenter d'une avance de 2 centièmes de seconde seulement sur Corinne Suter. Deux fois deuxième, la Schwytzoise aura profité des épreuves de Crans-Montana pour s'adjuger le globe de cristal 2020 de la descente, une première pour une Suissesse depuis Chantal Bournissen en 1991. Mais sur la piste du Mont-Lachaux, elle a dû s'avouer vaincue par celle qui reste, malgré les doutes et les revers, une icône du ski alpin national.

Jeudi, dans le restaurant de l’hôtel des Suissesses à Crans-Montana, Lara Gut-Behrami détaillait son défi intérieur, sa chasse aux fantômes, lorsque nous lui demandions si elle parvenait à identifier ce qui la séparait de son meilleur niveau. «La confiance. C’est tout. Il faut que le corps et l’esprit soient alignés pour réaliser les choses de la bonne manière, instinctivement. Si, sur la piste, tu réfléchis à ce que tu es en train de faire, il est souvent déjà trop tard.» Cela paraît fragile, insaisissable, presque insensé. «Eh bien, tout tient pourtant à cela», lançait la skieuse. Sur la neige de Crans-Montana, elle a réussi à résoudre la complexe équation de la simplicité.

La Tessinoise refuse de voir ses succès comme une revanche. Elle aurait pourtant de quoi. Une revanche sur tous ceux, nombreux, ricanant ou nostalgiques, qui pensaient qu’elle ne retrouverait jamais le chemin du plus haut niveau, de la victoire; qu’elle avait perdu le truc, la grinta; qu’à trouver l’amour – auprès du footballeur Valon Behrami – et avec lui une forme de paix, elle avait perdu la rage qui la faisait dévaler les pistes à toute vitesse. Ou une revanche sur le destin, qui l’a emmenée à l’apogée sans lui faire voir qu’elle flirtait avec le précipice, qu’elle jouait avec ses limites, qu’elle s’oubliait.

Des objectifs techniques, uniquement

A Crans-Montana, la question lui a été posée: «Espérez-vous encore retrouver le niveau que vous aviez au moment des Mondiaux 2017 à Saint-Moritz, quand vous étiez au sommet de votre art et que vous vous êtes blessée?» Réponse cinglante: «Non, car à ce moment-là, j’étais mal, j’étais fatiguée, je n’étais pas heureuse. Je veux skier bien. Mais je ne veux pas regarder vers le passé.»

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Elle a très vite analysé sa chute grisonne et la convalescence qu’elle a entraînée comme le holà qu’avait mis son corps pour interrompre une spirale infernale dont elle n’était qu’à demi-consciente. Depuis, elle refuse de se projeter sur des victoires, des médailles et des podiums. Ses seuls objectifs sont techniques. Poser son ski comme elle l’entend. Tirer ses virages comme elle les imagine. Cela satisfait moyennement ceux qui aimeraient qu’elle claironne des ambitions précises, chiffrées, des choses qui se mesurent autrement qu’à la sensation, mais elle ne déroge plus à cette ligne de conduite.

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A Crans-Montana vendredi, alors que les dernières participantes s’élançaient mais que sa victoire était acquise, Lara Gut-Behrami a couru dans ses grosses chaussures de ski pour embrasser sa mère. Elle était visiblement ravie. Mais elle s’est gardée d’en faire des tonnes. «Je n’ai jamais été la fille qui va faire la fête trois jours après une victoire, ni celle qui va bouder une semaine après un échec», rappelle-t-elle. Il y a autre chose: «Aujourd’hui, j’ai la chance d’avoir dans ma vie des gens qui comptent, qui m’aiment même si je ne gagne pas. J’ai trouvé cet équilibre. Alors je suis contente d’avoir gagné, bien sûr, mais je relativise: il y a des choses plus importantes que cela.»

Et puis, il y a d’autres courses qui arrivent. Et skier simple demeure toujours aussi compliqué.