Mur de Grammont. La nuit tombe sur le mythe le plus vivace du Tour des Flandres, qui se courra ce dimanche, sanctuaire des uns et enfer des autres. Dans le bois qui s’émousse en vert tendre, il est presque 21 h lorsqu’un gamin de 10 ans surgit de la tranchée pavée, en danseuse, sur un vélo trop grand pour lui. Samedi, il s’alignera sur rien de moins que 60 kilomètres à la cyclosportive sur les sentes du «Ronde» et rejoindra 20 000 courageux. Ici, le cyclisme n’est pas un sport populaire. Il est une religion.

Ces derniers jours, alors que les ténors arpentaient le Mur de Grammont pour en intérioriser chaque pavé, c’est un défilé ininterrompu d’amateurs qui s’est hissé jusqu’au sommet. «Chaque dimanche, quarante à cinquante groupes passent le Mur», sourit Freddy De Chou, bourgmestre de la localité. «Ici, tout le monde l’a essayé une fois à bicyclette!» Dans ces Flandres où chaque village a son magasin de cycles, la cyclosportive de samedi est au bord de l’éclatement. «En 2009, on comptait 19 000 participants, alors qu’ils étaient 500 lors de la première édition, en 1992», relève Chris Van Noppen, directeur de l’épreuve. «Je ne sais pas comment nous ferons l’an prochain!»

Cette ardeur, le cyclisme flamand la vit à tous les niveaux. Celui des licenciés, d’abord. Comme le note Marc Bollen, secrétaire sportif de la Royale Ligue Vélocipédique Belge, «pour vingt coureurs, dix-sept sont en Flandre et trois en Wallonie, toutes catégories confondues» – à titre de comparaison, la population flamande en Belgique est estimée à 50%. Au niveau des clubs cyclistes, ensuite. «Nous sommes passés de 150 à 180 membres, en dix ans», constate Walter Coucke, président du Vélo Club de Deerlijk, un des plus importants du pays, où ont débuté Patrick ­Lefevere et Johan Bruyneel (ndlr: directeurs sportifs respectivement de Tom Boonen et de Lance Armstrong) «J’ai dix-huit enfants de 8-11 ans. C’est presque trop tôt pour commencer! A vingt ans, beaucoup sont alors fatigués de travailler aussi dur.»

Alors que la télévision transmet plus de cent jours annuels de courses en direct, le Tour des Flandres appelle les superlatifs. Le bourgmestre de Bruges souhaite qu’il soit inscrit au patrimoine de l’Unesco. «En 2009, la procession du Saint-Sang a été reconnue», argue-t-il. «Le cyclisme est un patrimoine immatériel dont nous pouvons être fiers.» Une démarche dans la droite ligne du Centre du «Ronde», à Oudenaarde, unique musée du genre, où on entretient l’ambiance de la course 365 jours par an.

En Flandre, le vélo est roi. Tout simplement. «On se transmet cette culture de père en fils», dit Rik Vanwalleghem, directeur du Centre du Ronde. «Ça fait partie de la vie.» Sur l’onde de la mondialisation, le cyclisme est ici ancré dans l’histoire, sur fond de décalage ancien entre une Flandre rurale et une Wallonie alors industrielle et riche. «Dans les années 20, en ­Wallonie, l’automobile a remplacé la bicyclette. En Flandre, avec sa production en masse, le vélo est devenu un moyen d’émancipation. Les trois quarts de notre population étaient analphabètes. Beaucoup de gens ont appris à lire par les articles baroques sur nos Flandriens, qui s’illustraient au Tour de France. Ils symbolisaient la réussite, au-delà du statut de paysan. Pour les Wallons, le cyclisme relevait du divertissement. Pour les Flamands, c’était un rêve américain. Il a joué un rôle dans l’esprit collectif.»

Figure emblématique du cyclisme, le «Flandrien» a laissé dans l’air une attitude: un caractère hors du commun, réputé ne jamais abdiquer, quoi qu’il arrive, et qui ne se plaint jamais. Cité comme le «dernier Flandrien», Briek Schotte, vainqueur en 1942, 1948, 1952, est sur toutes les lèvres. «Au Tour des Flandres 1941, il savait qu’il y avait une machine à laver à gagner, pour le classement des monts», relate Walter Coucke, un livre du «Ronde» sous le bras. «Sa mère n’en avait pas. Il lui avait dit qu’il ferait de son mieux. Il n’a pas remporté le Ronde, mais la prime.» Interrogé sur un immense portrait peint à la gouache qui trône dans le centre sportif, il s’exclame: «C’est Nico Eeckhout! Lui, c’est un Flandrien: ses parents m’avaient averti à son entrée dans le club de vélo que ­l’entraîneur de football n’arrivait pas à en faire façon, avec son caractère!»

Dimanche, ils seront 700 000 spectateurs massés au bord des routes, à humer l’aura du Flandrien. Au sommet du Mur de Grammont, près de 8000 investiront le jardin d’Herman Schoon, tenancier de l’auberge Hemelryck, et écluseront soixante tonneaux de bière. Le Tour des Flandres, le patron le ressent au cœur de sa dramaturgie depuis 20 ans. «Ici, tu vois ceux qui ont les mains crispées sur le guidon, le souffle court, qui se concentrent pour monter les trente derniers mètres, et qui seront finis. Ici, certains sont déjà morts. C’est noir ou c’est blanc. Et ça, on ne peut pas le camoufler.» Dimanche, ce sera un combat d’homme à homme, où les voitures des directeurs sportifs ne passent pas, livrés à la solitude, abandonnés aux caprices du temps. Et au sourire protecteur d’une madone, sur la chapelle qui couronne le Mur. Dans la grand-messe du cyclisme.