C'est à une véritable démonstration de force que l'armée suisse s'est livrée ce week-end avec la Patrouille des glaciers (PDG), entre Zermatt et Verbier, où près de 3000 patrouilleurs se sont élancés sur le long et le petit parcours depuis jeudi dernier. Même s'ils ne l'ont pas mentionné publiquement, les vainqueurs de cette 11e édition, qui ont établi deux nouveaux records sur le long parcours (environ 53 km et 8000 m de dénivelé), doivent un peu de leur succès à l'imposante infrastructure mise en place par l'armée et la protection civile.

La patrouille constituée par les Suissesses Cristina Favre-Moretti, Catherine Mabillard et Isabella Crettenand a battu le précédent record féminin d'une heure (8 h 24). De son côté, l'équipe savoyarde formée par Stéphane Brosse, Jean Pellissier et Patrick Blanc a amélioré le record masculin de plus d'une demi-heure (7 h 03). Les conditions d'enneigement étant excellentes, on s'attendait à des performances de ce genre depuis une semaine.

«C'est un succès total», se réjouissait samedi le lieutenant-colonel de l'état- major général (EMG) Jean-Marie Cleusix. Des temps inégalés, près de 1000 concurrents pour la Grande Patrouille et pas loin de 2000 pour le petit parcours, des centaines d'articles de presse et un site Internet pris d'assaut dès l'arrivée des premières formations… Le succès de la PDG est tel que les organisateurs ont dû refuser plus de 400 équipes à chaque édition depuis l'an 2000. Et l'épreuve se profile désormais comme l'une des plus grandes courses européennes de ski-alpinisme, avec Pierra Menta en France (Chamonix) et Mezza Lama en Italie (Val d'Aoste).

«Les mauvaises langues disent même que la PDG est la seule chose que l'armée suisse fait vraiment bien», plaisantait Jean-Marie Cleusix. C'est sûr qu'il aurait été difficile de se plaindre de l'organisation. Fléchage en ville de Verbier, accueil des spectateurs et des participants, navettes, ravitaillement, tout avait été préparé et répété longtemps à l'avance. Rarement l'on fut autant choyé. Un journaliste voulait-il dormir un peu? On lui trouvait immédiatement une chambre d'hôtel et un chauffeur pour l'y conduire. Voulait-il une tasse de thé? Une charmante recrue allait lui en chercher une à l'autre bout du bâtiment.

On sentait bien l'armée sous cette mécanique parfaitement huilée. Le règlement de la course avait à peu près tout prévu, jusqu'à la couleur du sac à dos des patrouilleurs militaires (gris, sans motif). La tenue de combat, la fameuse «TAZ 90», était requise pour tous les déplacements sur le lieu de la course. Et la présence des équipes à la remise des prix était tout obligatoire.

L'armada déployée était impressionnante: 1300 hommes, 100 camions militaires, 40 tonnes de matériel sur le parcours, des centaines de mètres de filets de sécurité et de mains courantes installés à plus de 2000 mètres d'altitude. Le budget de la manifestation, évalué à 1,6 million de francs, aurait vraisemblablement atteint les 7 millions sans le précieux coup de main de l'armée et le bénévolat des anciens militaires, qui ont donné plus de 30 000 heures de leur temps. Une heure de vol en hélicoptère coûte déjà près de 2000 francs, selon le lieutenant-colonel EMG Cleusix. Pour installer une seule des treize tentes réparties sur le parcours, il faut une dizaine d'hommes et un après-midi entier de travail: «On commence par tailler la glace à la tronçonneuse, avec une lame de 80 cm.» La mise en place des webcams a nécessité un peu de débrouillardise: «Pour tester leur résistance au froid, on les a mises dans le congélateur du chef informatique, avec une petite lumière. Pendant une semaine, on a ainsi pu contrôler sur ordinateur ce qui se passait dans son congélateur», explique encore Jean-Marie Cleusix. En 2006, il est question d'installer une webcam portable sur le parcours.

Avec une telle organisation, la PDG constitue une excellente vitrine pour les troupes suisses. De l'aveu de tous les gradés présents, la manifestation bisannuelle permet de «donner aux gens une image plus positive de l'armée». Il est vrai qu'un certain nombre de compétitions sportives n'existeraient pas sans elle et la protection civile. Le budget des championnats du monde de cross 2003, à Avenches, a pratiquement été sauvé grâce à leur soutien. Depuis une dizaine d'années, l'armée n'en finit pas de voir ses tâches se diversifier. Armée 95, armée XXI, armée 2005 puis 2000XXX, elle vit une réforme permanente. «On s'est rendu compte qu'il y avait un potentiel», déclare Jean-Marie Cleusix. Mais tout le monde n'est pas si optimiste. L'ancien divisionnaire Philippe Zeller critiquait hier, dans Le Matin dimanche, le détournement de l'armée: «Les soldats sont devenus la main-d'œuvre bon marché du Conseil fédéral.»