Edmond Isoz, le directeur de la Ligue nationale suisse de football, est un homme pressé. La saison 98/99 à peine terminée, la nouvelle reprend déjà ce mercredi. Dans ses bureaux de la «Maison du football», à Muri (BE), cet ex-footballeur du FC Sion a trouvé une heure et demie pour parler du calendrier, des problèmes du football suisse et des idées de réforme.

Le Temps: Laisser deux semaines et demie seulement entre la finale de la Coupe de Suisse (le 13 juin passé) et le début du championnat 1999/2000, n'est-ce pas de l'inconscience?

Edmond Isoz: Malgré les apparences, les footballeurs suisses ont davantage de vacances que tous leurs collègues européens. L'illusion est entretenue par le fait que notre pause de trois mois intervient en hiver. Cette année, il a fallu jongler avec la fin du championnat 98/99, la finale de la Coupe de Suisse, l'équipe nationale. Pour éviter que le vainqueur de la Coupe solde ses derniers matches de championnat, et comme il est de coutume en Europe, nous avons décidé de clore la saison avec la finale de la Coupe de Suisse. Restait le problème de l'équipe nationale: valait-il mieux laisser une semaine, ou davantage, aux internationaux avant le match contre l'Italie, fixé le 9 juin? Nous avons choisi la première option, et les événements nous ont donné raison: les Suisses étaient plus en jambes que les Italiens, qui avaient terminé leur championnat plus tôt, le 23 mai.

– Mais pourquoi enchaîner si rapidement avec la nouvelle saison?

– En raison de critères sportifs. Primo, les matches de Coupe d'Europe et ceux de l'équipe de Suisse ne nous laissent pas une semaine de libre à partir du 7 août. Secundo, nous voulions à la fois éviter la concurrence entre les matches du championnat suisse et ceux des matches de Coupe d'Europe télévisés, et nous réserver la possibilité d'avancer des matches pour favoriser la préparation d'équipes suisses engagées en Coupe d'Europe. A part en juillet, nous n'aurons donc pas de semaine anglaise (n.d.l.r.: semaine avec des matches le week-end et le mercredi). Tertio, ces dernières saisons, nous nous sommes rendu compte que les footballeurs suisses étaient avantagés quand ils arrivaient en Coupe d'Europe avec davantage de matches dans les jambes que leurs adversaires. Cela dit, un problème se pose cette année pour les finalistes de Coupe – qui ont eu peu de vacances – et les promus en Ligue A, Yverdon et Delémont – qui ont eu peu de temps pour constituer un contingent. Mais le phénomène n'est pas nouveau: en Suisse, depuis l'arrêt Bosman (n.d.l.r.: qui a instauré en 1995 la libre circulation des footballeurs), les équipes ont de la peine à trouver de bons joueurs.

– L'arrêt Bosman a donc eu une telle importance pour la Suisse?

– Oui, il y a très clairement un football de l'avant-Bosman et un football de l'après-Bosman. Auparavant, les clubs suisses avaient tous trois bons étrangers et de bons joueurs suisses. Seuls les joueurs suisses de classe exceptionnelle jouaient à l'étranger: Sforza, Chapuisat, Sutter. Depuis 1995, vingt-cinq de ces bons étrangers et une quinzaine de joueurs suisses sont partis, soit potentiellement deux équipes complètes. Cette saignée a eu deux conséquences majeures: des footballeurs qui n'auraient pas eu leur place en Ligue A il y a quatre ans jouent aujourd'hui dans l'élite. Et l'écart s'est creusé entre les quatre ténors du championnat suisse – Servette, Lausanne, Grasshoppers, Zurich – et les autres équipes, qui ne peuvent plus se reposer sur trois bons étrangers.

– De nombreux clubs ont connu cette saison des difficultés financières. Comment l'expliquez-vous?

– Le football suisse a évolué. Il a été financé dans les années 80 par l'immobilier. Puis des mécènes comme André Luisier à Sion, Sven Hotz à Zurich ou Paul-Annick Weiller à Servette sont arrivés, avec une réflexion économique nouvelle. Je crois que Weiller a été le premier à dire: «On ne peut pas continuer comme ça et jeter l'argent par les fenêtres. Il faut une amélioration de la gestion et des structures des clubs.» En même temps que ce constat, les gens de l'immobilier se sont retirés, en raison de la situation dans leur secteur. Qu'ont donc fait les clubs? Beaucoup ont demandé à leurs créanciers de postposer leur créance à la saison suivante, afin d'obtenir la licence délivrée par la Ligue nationale. Le procédé a marché un moment. Puis, quand certaines dettes ont été trop importantes, les responsables de la Ligue ont dit: «Attention, ça fait trois ans que vous postposez. Il faut maintenant que vous réalisiez ces dettes.» Et certains clubs se sont retrouvés dans une situation difficile.

– Quelques dirigeants n'ont-ils pas aussi cédé à la folie des grandeurs?

– Sans doute, oui. En Suisse, il n'est pas possible de financer un club au-dessus d'un certain budget, grosso modo entre 3,5 et 7 millions selon la taille de la ville. L'excédent provient de recettes exceptionnelles: ou de la TV – ce qui implique que vous jouiez en Coupe d'Europe – ou de la vente de joueurs. Mais il faut être réaliste: à de rares exceptions près, dues au merchandising (comme Manchester et Bayern Munich), vous ne pouvez pas faire de bénéfices avec un club de football en Europe.

– Quelles solutions voyez-vous à cette crise financière?

– D'abord, une meilleure gestion de la part des clubs. Nous présenterons cet automne à l'assemblée générale de la Ligue deux réformes, la première concernant l'organisation des clubs. Nous aimerions désormais attribuer un statut professionnel, semi-professionnel ou amateur aux clubs, en fonction duquel ils toucheront des indemnités de la Ligue. Si un club veut être professionnel, il devra par exemple avoir trois employés professionnels au niveau de l'administration, cinq entraîneurs professionnels, un contingent de 20 joueurs pros.

– Et la deuxième proposition de réforme?

– Elle est liée à la formule du championnat. Aujourd'hui, nous étudions sérieusement un championnat sans barre qui se déroulerait du printemps à l'automne. Si les matches pour le titre remplissent les stades, les autres peinent à attirer le public. Cette année, la barre a aussi eu pour conséquence le licenciement de 16 entraîneurs de Ligue nationale. Un championnat en continu diminuerait sans doute un peu la pression sur les joueurs, mais il permettrait aux clubs d'en tirer un certain avantage financier, et à la Ligue de mieux planifier la saison. Reste la réforme du championnat en tant que telle: devons-nous garder 12 clubs en ligue A?

– Quelle est la tendance?

– Certains présidents de clubs nous disent qu'ils sont favorables à huit équipes, leurs managers nous disent qu'ils veulent en rester à 12… L'important pour nous est de faire en sorte que les équipes doivent se battre le plus longtemps possible pour éviter le ventre mou du classement. Je pense qu'un championnat de Ligue A à 10 équipes serait une bonne chose. Par exemple, chaque équipe jouerait trente-six matches, le dernier serait relégué automatiquement, et un match de barrage aller-retour opposerait le neuvième de ligue A et le deuxième de ligue B. La ligue B pourrait assumer un vrai rôle de formation, qu'elle réunisse 12, 14 ou 16 équipes. A partir de là, ce sera aux clubs de décider.

– La Suisse romande comptera cinq équipes en Ligue A cette saison, contre six alémaniques seulement. Comment expliquez-vous cette évolution?

– C'est avant tout une question de formation. Si vous enlevez à Grasshoppers ses joueurs romands, tessinois et ses jeunes étrangers nés en Suisse, vous n'avez plus un seul vrai Alémanique. Les Alémaniques ont imité leurs voisins allemands: depuis 1985, ils ont concentré la formation des joueurs sur l'aspect athlétique, en oubliant le côté ludique qui attire les jeunes. La Suisse romande, elle, fait de gros efforts dans ce sens, et elle bénéficie de la relative faiblesse de son hockey sur glace. Cette disparité m'inquiète un peu. Les Alémaniques sont prêts à s'enflammer; ils étaient 500 000 devant leur TV pour le dernier match Lausanne-Servette, le Letzigrund était plein pour Zurich-Servette. Mais ils n'ont plus de vedettes auxquelles s'identifier. Je crois qu'Alain Sutter et Adrian Knup étaient les deux dernières.