La question n’est pas tellement de savoir qui il est. Même si, en vérité, je brûle de vous le dire. Il ne s’agit pas non plus de vanter la discipline qui est au principe de sa virtuosité. Alors que je crois son «système» révolutionnaire. L’enjeu est bien plutôt de savoir que maîtrise ce maître? Réponse: le monstre qui se réveille en nous dans une situation d’agression. Comment? D’une manière très spécifique qui le laisse notamment hors de la tentation d’en devenir un.

Mais avant de raconter cette histoire de maîtres et de monstres, libérons-nous d’un doute. Est-il vraiment si difficile de répondre adéquatement à une agression en réprimant peur, violence et agressivité? Dans le confort béat de notre fauteuil, face à un écran diffusant notre émission préférée, on est tenté de répondre, souverainement, par la négative. Pourtant, il suffit d’un bête accrochage sur la route, et des incontournables gestes pour le moins désobligeants qui s’ensuivent, il suffit aussi d’un regard oblique, la nuit, dans les transports publics, il suffit encore d’un contact physique, peut-être un peu trop appuyé, lors d’une soirée bien arrosée ou, pourquoi pas, d’une interaction verbale dégénérant en insulte, bref, il suffit de si peu pour que, immédiatement, il ne reste plus rien de cette tranquille assurance. Ici, nulle rixe spectaculaire, rien que des petites altercations, et nous voilà pourtant blêmes, tremblants et nauséeux.

Raz de marée biologique

Alors pourquoi? Pourquoi, ces petits riens nous font-ils si puissamment violence? Parce que, comme l’a bien démontré le sociologue Norbert Elias, nous évoluons dans des sociétés pacifiées où, au détour d’un très long processus historique, les individus ont perdu l’habitude de faire face à leur corps défendant. De sorte que, compte tenu de notre équipement inséparablement biologique et psychique, toute agression génère, sous l’empire de la peur, un stress dont nous ne savons pas trop bien que faire.

En effet, dans ce contexte si particulier que constitue une agression, l’activation d’un certain nombre d’hormones modifie nos comportements de manière radicale: les muscles de l’avant du corps se contractent (quadriceps, pectoraux, biceps, etc.), la vision périphérique se rétrécit considérablement, la motricité fine s’altère, la mémoire s’étiole, bref, notre lucidité n’est plus. Dans cet état, le risque est donc bien grand de répondre à l’agressivité par l’agressivité. Et c’est donc seulement maintenant que notre maître inconnu se doit de rentrer pleinement dans le jeu. Puisque, comme annoncé, il nous propose une toute autre manière de s’y prendre.

Il se branche, ça me branche

Il entre dans la salle, discret, presque timide. Le stage dont il sera le phare n’a pas encore débuté. Il salue tel élève, donne l’accolade à tel autre. Un mot gentil pour chacun. Comme de coutume en ce moment plus libre, un pratiquant de haut niveau est invité à l’attaquer. Sitôt dit, l’élu, s’avance. Sitôt fait, le maître fait lui aussi un pas. Ce faisant, il mange l’espace qui le sépare du courageux. Il déplie ses bras. Ouvre ses mains. On dirait une offrande. Simultanément, les fils invisibles qui semblent retenir ses genoux, lâchent. S’ensuit une imperceptible flexion de ses jambes. Sa hanche, elle aussi, très discrètement, enclenche son mécanisme secret. Il s’enracine. Le sol est désormais son allié le plus précieux. A cette nouvelle distance, ses avant-bras frôlent ceux de l’opposant du moment. Notons qu’il ne sautille pas à la manière d’un boxeur. Pas de «jab» en piston. Il ne prend pas, il ne s’agrippe pas, il ne tire pas, à la manière d’un lutteur. Il ne feinte pas, non plus. Non, non, à l’aide de ses avant-bras ainsi offerts, notre chasseur de monstre se branche… au système nerveux de son adversaire. L’engrenage des corps peut à présent se donner librement carrière.

En circuit fermé

L’élève se décide enfin et passe à l’offensive. Dès les premiers échanges, l’assistance a compris. La nature de la relation entre le maître inconnu et son agresseur n’est pas du genre classique en ces matières: «Je te donne un coup, tu le prends ou tu l’esquives, tu te recomposes, tu me donnes un coup, je le prends, je me recompose, etc.» Effectivement, les étranges mouvements de ce binôme se signalent plutôt à l’attention en ce que toute l’énergie provoquée par les corps en présence semble s’écouler en circuit fermé.

De la part du maître inconnu, on serait d’ailleurs bien en mal de distinguer une quelconque technique. Il se contente d’amortir les initiatives de son vis-à-vis comme on amortit un ballon: coups de pieds, coups de poings, balayages, sont tout simplement buvardés, métabolisés, phagocytés. Puis, il suffit. L’énergie offerte est maintenant redirigée sur un point de tension de l’envoyeur. L’élève rebondit littéralement au contact du maître inconnu. L’infortuné vole. L’atterrissage, sans être abrupt, n’est pas des plus aisés.

La cinquantaine de personnes qui assistent à la démonstration, lors même qu’ils pratiquent eux-mêmes cette discipline si spéciale, sont tout simplement médusés. Virtuose? Oui, jusqu’au vertige. Magique? Non. Tout ceci peut s’apprendre. Reste alors une question. Comment? Je peux simplement vous dire ceci: établir cette relation très spéciale avec un agresseur impose une condition nécessaire. Il faut se libérer de son agressivité. C’est totalement contre-intuitif. Pour plus d’informations, regardez avec un certain «Giuseppe»…

* Sociologue des structures, du corps et des mouvements qui en procèdent