Elle pouvait être un juge de paix. Caisse de résonance où les exploits se parent d'une grandeur pérenne, l'Alpe-d'Huez aura consacré Carlos Sastre, qui ravit le maillot jaune à son coéquipier Frank Schleck. A l'issue du dernier acte de la trilogie alpine, couru entre Embrun et l'Alpe-d'Huez, la course conserve toute sa substance. Favori du contre-la-montre de samedi, Cadel Evans a préservé ses chances en vue de la victoire finale. Si elle n'a pas touché au sublime, l'ascension de l'Alpe-d'Huez aura toutefois touché à l'héroïsme.

A trois kilomètres de l'arrivée, après les hauteurs mythiques du Galibier et de la Croix-de-Fer, c'est un duel à distance qui s'est alors joué. Homérique, antithétique. Emmenant un braquet aussi gros que les efforts déployés, Cadel Evans tente de limiter la casse. Dans un style décousu, il répond à chacune des accélérations des frères Schleck sans jamais s'affoler, bravant des à-coups qui meurtrissent, implacables, son rythme régulier. Plus haut, Carlos Sastre. La socquette légère, le maillot éventré flottant dans la légende, il s'élève dans la cadence soutenue des hommes qui chérissent les pentes, augmentant son avance dans les secteurs les plus ardus, badigeonnés aux aurores d'encouragements ardents. Parti au pied de l'Alpe-d'Huez, l'Espagnol s'envole vers l'arc de triomphe. Il pointe d'un doigt le ciel, après avoir embrassé son maillot. Le symbolisme se pare de profondeur.

Son double succès sur l'Alpe mythique, Carlos Sastre le doit avant tout à son équipe. Il n'a pas manqué de le faire remarquer dans un hommage appuyé, ému. «Aujourd'hui, ce maillot est un rêve devenu réalité. Il n'était pas possible sans mes équipiers. Sans la liberté que m'ont donnée Frank, Andy et Bjarne [Riis, son directeur sportif]. Si je le porte, c'est surtout grâce à eux.» Du visage tricéphale qu'elle arborait au départ à Brest, la formation CSC s'est présentée hier dans une bicéphalité prometteuse. Qui de Frank Schleck, maillot jaune, pas forcément au mieux sur le col de la Bonette mardi, ou de Carlos Sastre allait jouer les premiers rôles? Le Luxembourgeois avait déclaré ce jour-là: «Un grand merci à Carlos, qui était toujours très tranquille, qui nous a dit «ne vous inquiétez pas», lorsque les premiers coureurs se sont échappés.» A l'orée de la dix-septième étape, la CSC de Bjarne Riis avait définitivement pris une option. Celle de Carlos Sastre, troisième au général en 2006, qui signe sa deuxième victoire d'étape sur un Tour de France. Peut-être parce qu'il est le moins gêné aux entournures dans les épreuves de contre-la-montre.

De ce choix, le héros du jour parle à demi-mots. «La tactique, c'était cela, mais pas totalement. Dès le début de l'étape, on avait prévu de faire la course. Nous avons attendu jusqu'à la Croix-de-Fer. La caractéristique de l'équipe, c'est d'avoir des rouleurs très puissants.» Le train mené par Fabian Cancellara corrobore le propos. Sur la toile, nos confrères de L'Equipe commentent le km 135, dans la Croix-de-Fer: «Habituel et talentueux rouleur, le Suisse de la CSC déploie d'inhabituelles qualités dans la montagne en prenant l'initiative en tête du peloton.» Un talent qui aura permis, à l'instar de ce qui s'était produit dans le Tourmalet, de torturer les organismes. Dès lors que le peloton s'effiloche comme un troupeau de brebis à l'abandon, le tracé appelle tous les espoirs.

Dans une équipe où la jeunesse talentueuse d'Andy Schleck, la gémellité insolite qu'il affiche avec son frère, Frank - en dépit de 5 ans de différence - et le métier de Carlos Sastre forment un camaïeu précieux, l'Espagnol de 33 ans aura fait parler l'expérience. Cette expérience qu'évoquait le Russe Denis Menchov lors de la journée de repos, qui citait en l'Ibère son rival le plus dangereux. Pourquoi Carlos Sastre a-t-il attendu la dernière ascension? «Je suis meilleur quand je peux gérer mes efforts avec régularité, moins lors de plusieurs attaques. Je ne voulais pas donner cette possibilité à mes adversaires.»

Fendant une foule innombrable, transie, qui a cherché, l'espace de quelques secondes, à s'imprégner de ces héros qu'elle vénère au nom d'un bonheur aussi inconditionnel qu'immédiat, l'équipe CSC aura tout tenté. L'avance de Carlos Sastre sur Cadel Evans, qui se monte à 1'34'', sera-t-elle suffisante pour affronter le chronomètre, samedi, sur une distance de 53 km? Lors du contre-la-montre de Cholet, l'Espagnol était le plus mal classé des favoris, 46e à 2'14'' de Schumacher. Il avait concédé 1'16'' à Cadel Evans sur une distance de 29,5 km. «La seule chose qui me préoccupe, c'est de récupérer et de partager mon joli rêve avec mes coéquipiers», a dit hier Carlos Sastre. Sceptique, heureux, Bjarne Riis a affirmé: «Je ne sais pas si on va gagner, mais on a gagné.» A l'avenir, ils pourront miser sur Andy Schleck, phénoménal d'aisance.