Pour assouvir la faim de Gargantua enfant, il était nécessaire de tirer le lait de 17 913 vaches. Selon Jean-Pierre Egger, son entraîneur fidèle, il fallait à Werner Günthör la même quantité de yogourts pour qu’il s’estime rassasié. «Comme tous les lanceurs de poids, il mangeait beaucoup, mais il s’alimentait bien», précise-t-il, au téléphone. Car alors que le personnage de Rabelais commençait son repas par des dizaines de jambons, suivis de langues de bœuf fumées et de cervelas, Werner, lui, à midi entre deux séances d’entraînement, allait divertir son palais au Vieux Suisse, le restaurant 5 étoiles de Macolin. «Il jouissait d’une sorte de traitement de faveur. Le tenancier lui avait dit qu’il était le bienvenu tous les jours pour manger, et ce n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd», se souvient Egger.

Ne cherchez plus le restaurant. Il a fermé. Ce qui n’empêche pas Werner Günthör d’être en pleine forme. Il nous attend, à l’arrivée du funiculaire de Macolin. Tapi dans sa voiture. Jamais une fourgonnette n’a paru si étroite. Il a 56 ans, mais plus de moustache, ni de crinière féline pour l’identifier. Ce sont ses yeux de braises refroidies qui l’ont démasqué. Il tient son volant, comme on tient des brucelles, nous serre notre main délicate et nous emmène à travers la forêt de Macolin, vers la salle du Bout du Monde. Son entraîneur nous avait préparés: «En arrêtant la compétition, certains dégonflent comme des ballons de baudruche. Lui, est resté massif et fort. L’autre jour encore, il a levé 120 kilos en épaulé sans problème.»

Passé au hockey et à la moto

Depuis qu’Egger l’a repéré en 1978, Werner Günthör n’a plus quitté les terrains de Macolin. Pendant les premières années d’entraînement, il y était nourri et logé. Son contrat de sponsoring avec la marque Nike lui a permis de s’émanciper. En partie du moins, car il s’est installé dans le même village que Jean-Pierre Egger, à La Neuveville, au bord du lac de Bienne. «Nous étions dépendants l’un de l’autre», se souvient Egger. Comme mari et femme, dira Günthör. Une histoire qui dure, car aujourd’hui encore, Werner collabore de temps en temps avec son ex-entraîneur dans le cadre de ses enseignements sportifs à Macolin. «Il a été entraîneur national pendant deux ans. Mais ce n’était pas son truc», explique Egger. «Son dada, maintenant, c’est le hockey et surtout, la moto.»

Il ne faut pas se fier aux apparences. Bien que le compteur de sa fourgonnette indique une vitesse de pointe de 25 km/h sur les chemins de Macolin, Werner est un fou de vitesse. A moto, il fait du trial, du circuit et surtout des voyages. D’ailleurs il revient de Sardaigne et de Corse. Les routes l’ont enchanté, raconte-t-il. Là-bas, il peut lâcher les gaz. Pas comme ici où le bitume helvétique l’ennuie. Rouler à 110 à l’heure, ça n’a pas de sens à ses yeux.

C’était presque dommage de le spécialiser dans le lancer du poids tant il était polyvalent

Jean-Pierre Egger

Vingt-quatre ans après avoir fait ses adieux à la compétition, Werner Günthör se tient, dit-il, relativement à distance de l’univers de l’athlétisme. Lancer le poids pour le plaisir? Plutôt mourir. L’entraînement se perd très vite. Faire léviter la boule comme à Stuttgart en 1986, est le résultat du geste parfait. Une subtile alchimie entre force, vitesse et technique. Les quelques secondes que dure le jet sont le fruit d’années de travail et d’abnégation. Hors de question de s’y adonner aujourd’hui.

Il voit aujourd’hui sa discipline évoluer. Ses adeptes sont de plus en plus nombreux à adopter le lancer en rotation. La méthode O’Brien, celle qu’il appliquait, est peu à peu abandonnée. Elle implique d’utiliser son corps comme un arc et impose au lanceur d’abord une révérence avant de bander ses muscles, de bondir en arrière, transférer le poids sur l’autre jambe et restituer toute l’énergie contenue dans sa masse musculaire vers le poids. Et le faire voler. Cette méthode convenait bien à Werner, car elle requiert nécessairement une taille considérable et des membres surdimensionnés.

Jean-Pierre Egger le répète: Günthör est l’athlète le plus doué qu’il n’ait jamais eu. A sa force herculéenne, s’additionnait une détente vive qui serait allée jusqu’à dégoûter le détenteur du record du monde de saut en hauteur lors des championnats d’Indianapolis, en 1987. «J’avais vu des gazelles sauter haut, mais pas des éléphants», aurait-il dit selon la légende, avant de sortir de la salle. En Fosbury-flop, Werner avait passé les 1m80 sans entraînement. «C’était presque dommage de le spécialiser dans le lancer du poids tant il était polyvalent, mais a posteriori, je ne pense pas qu’il y ait de quoi le regretter», remarque Egger.

Il écoutait Pink Floyd 

Avant de lancer le poids de 7,26 kilos, il écoutait Pink Floyd. C’est là peut-être dans les sonorités stratosphériques qu’il puisait sa force. Meilleur jet: 22,75 mètres. Bien qu’il n’ait à son grand regret jamais gagné de Jeux olympiques, il a été sacré quatre fois champion du monde, dont trois fois après son retour après un arrêt forcé dû à une hernie discale. Aux yeux des Suisses de son époque, Günthör incarne le Guillaume Tell des années 1980. Même carrure que la légende à l’arbalète: 2 mètres, 130 kilos, mais une coiffure plus dans l’air du temps que seuls les canons de la mode de la période n’autorisaient. Aujourd’hui, coiffé, rasé, on ne le reconnaît plus dans la rue. Il sourit, hausse ses larges épaules et lâche de sa voix de velours: «Même les légendes un jour disparaissent.»


Werner Günthör en dates

11 juillet 1961: naissance à Uttwil (TG).

Eté 1978: Jean-Pierre Egger le repère lors d’un camp d’athlétisme à Macolin.

1986: remporte les Championnats d’Europe à Stuttgart avec un jet de 22,22 mètres.

1987: sacré champion du monde à Rome avec un lancer à 22,23 mètres sous les huées du public qui préférait son concurrent italien.

1988: médaille de bronze aux JO de Séoul.

1989: une hernie discale le sort du stade.

1991: revient en compétition avec deux titres de champion du monde, à Séville et à Tokyo.

1993: champion du monde à Stuttgart, avec un jet à 21,97 mètres. Décide d’arrêter la compétition et de finir ses études de professeur de sport.


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