Le premier tour était une fête. Le retour du fils prodigue. Mais cette fois, c’est différent. Pour ce troisième match de Roger Federer dans cet Open d’Australie 2017, c’est le champion que Melbourne espère retrouver. On sent une tension dans l’air. L’impatience fiévreuse des soirs de première. Il est 21h45, la température est fraîche pour ceux qui restent assis, idéale pour les (deux) autres qui pénètrent enfin sur le court.

Avec Tomas Berdych (tête de série N°10), Roger Federer passe le premier test sérieux depuis son retour. Le Tchèque est l’adversaire idéal pour cela. Depuis sept ans, il est un membre régulier du top 10, toujours entre la 5e et la 8e place. C’est un joueur très fiable mais aussi très prévisible, dont le jeu a peu évolué. Même la beauté slave qui l’encourage est standard. Berdych gagne contre plus faible que lui mais perd contre plus fort. A l’exception très notable de Wimbledon 2010 (finale contre Nadal après avoir sorti Federer et Djokovic), il atteint généralement son seuil d’incompétence en quart ou en demi-finales. Bref, c’est l’anti-Wawrinka.

Un service parfait

Federer, qui le connaît par cœur, sait que s’il joue au niveau qui était le sien avant sa blessure, il gagnera. C’est tout l’enjeu de ce match. La réponse n’attend pas. Le Suisse sert d’entrée à la perfection. A 2-2 15-40, il obtient déjà deux balles de break. Il conclut sur la première, enchaîne derrière (4-2). Ses coups droits croisés recouverts laissent échapper des «ooohh» désappointés lorsque la balle semble sortir des limites du court puis des «aaahh» admiratifs lorsqu’elle retombe brutalement pleine ligne.

Ça va vite, très vite. Nouvelle balle de break pour Federer à 4-2. Son revers slicé semble trop juste; il tape la bande du filet et retombe juste derrière, côté Berdych. Lorsque, au jeu suivant, son adversaire bénéficie de la même chance, Federer a un coup de poignet réflexe qui lui donne le point, encore un peu plus de crédit aux yeux du public, et une balle de set. Il conclut proprement (6-2 en 26 minutes).

A lire aussi: Marc Rosset: «Cette saison 2017 de tennis va être passionnante»

C’est trop beau pour durer, se dit-on. Mais Federer insiste, bouscule son adversaire même dans ses supposés points forts (les longs échanges) et réussit le break d’entrée de deuxième manche. Il le fait courir, il l’étire, l’oblige à se pencher très bas. Le Tchèque, dixième mondial il faut le répéter, paraît lourd, pataud, lent, encombré par sa raquette. Presque ridicule. On pense au duel de Cyrano contre le Vicomte. «Prince, demande à Dieu pardon!/Je quarte du pied, j’escarmouche/Je coupe, je feinte…/Hé! là, donc!/A la fin de l’envoi, je touche!»

Il reste encore au moins deux actes. Federer l’a dit et répété, les marges sont faibles. Alors il insiste, reste très concentré et conserve son service d’avance jusqu’au bout (6-2 6-4 en 57 minutes). C’est une leçon, d’autant plus magistrale qu’elle se donne sans un cri. Les silences de Federer valent bien ceux de Mozart.

J’aurais préféré être spectateur

Ce qui devient sublime dans ce match, c’est que les points importants sont aussi les plus beaux. Federer bloque son poignet sur un retour revers et obtient une balle de break. Berdych, qui semble en faire désormais une question d’orgueil, résiste bien mais un revers du Maître dépose la balle en bas à droite. Sur une feuille de papier, ce serait l’emplacement exact de la signature.

Déporté par un nouveau coup droit croisé, Berdych s’encouble dans sa course et semble partir tout droit vers la sortie. Plus tard, il dira: «J’aurais préféré être spectateur et voir ça». Il doit le vivre jusqu’au bout. Alors, pour la première fois, le public l’encourage. Mais Berdych est soûlé de coups, il commet des doubles fautes, ne passe plus une première balle. S’il était boxeur et panaméen, il dirait sûrement: «No mas.»

Pas favoris contre Kei Nishikori

Roger Federer conclut en 1h30 pile. Un sans-faute. Pas même une rature: 95% de points gagnés sur son premier service, 4 balles de break converties sur 5, aucune balle de break contre lui.

Il y a ceux, estomaqués, qui restent cloués sur le siège et ceux qui s’échappent rapidement, comme Severin Lüthi, rattrapé devant l’entrée du vestiaire. «Il a été très bon mais on savait Roger capable de sortir ce genre de match et on savait aussi qu’il faudrait cela pour battre Berdych», déclare l’entraîneur. Passe Ivan Ljubicic, le coach, une moue satisfaite sur le visage. Il croise Jim Courier, ex-numéro 1 mondial reconverti en consultant télé, qui lui adresse un pouce levé.

A lire aussi: Novak Djokovic redécouvre la précarité du tennis

En salle de presse, Roger Federer s’amuse à recevoir tous les éloges comme une musique douce à ses oreilles mais refuse d’écouter le chant des sirènes. «Je suis très satisfait, évidemment. Un peu surpris, aussi, comme beaucoup visiblement. Mais cela ne change rien au fond: je suis là pour me tester. Au prochain tour, je ne serai pas favori contre Kei Nishikori. Il est mieux classé que moi, il a plus et mieux joué que moi ces derniers mois. Mais ce sera un bon test.»

«Lui-même ne s’attendait pas à jouer aussi bien, avoue son agent, Tony Godsick. Il s’en savait capable physiquement et techniquement, mais pas mentalement. Ce soir, il a tout fait à la perfection, du début à la fin. Cette victoire va lui faire beaucoup de bien. Elle ne l’empêchera pas de peut-être perdre au prochain tour mais elle va lui donner beaucoup de confiance pour la suite. Il a vu qu’il était revenu à son meilleur niveau. Il n’était pas obligé de s’arrêter six mois, deux auraient suffi. Mais il voulait faire les choses bien et ce soir, il a démontré qu’il a eu raison.»