Il est 7h30 du matin, ce jeudi, lorsque tombe ce tweet d’Europe1: «Laurent Bourgnon est porté disparu. Le navigateur n’est pas remonté d’une plongée».

Le choc. Non, Laurent, pas toi. On pense forcément au pire. Même si l’espoir, aussi infime soit-il, subsiste. Même si le pire se conjugue pour l’instant au conditionnel.

Les souvenirs eux refont surface. Alors quoi de mieux que de les laisser remonter pour les partager et de te les adresser, où que tu sois. Les images se télescopent et l’idée est de les livrer pêle-mêle sans souci particulier de chronologie. L’objectif, ici, n’est pas de dresser ton portrait mais de ciseler ton parcours et ta personnalité au gré de moments partagés. Des tranches de vie qui, toutes, à leur manière, racontent une partie de l’histoire, la tienne. Celle d’un marin d’exception, fonceur mais pas tête brûlée, perfectionniste et «pinailleur», passionné par tout ce qui fait l’essence de la voile, sport mécanique par excellence.

Cette phrase glissée lors d’un premier entretien résume parfaitement ce qui t’animait en tant que skipper: «Nous sommes un peu comme les pilotes au début de l’aviation qui participaient à l’évolution de leur machine.» Tu développes: «Je ne suis pas un navigateur qui aime juste mettre ses fesses dans un baquet (en parlant du poste de barre) pour traverser l’Atlantique à fond la caisse. Ce n’est qu’une partie de l’excitation de ce métier. Il y a toute la part du rêve et de l’imagination liée à la conception et la réalisation du bateau. De la recherche du budget à la mise à l’eau en passant par la rencontre avec les architectes et le travail de chantier proprement dit. J’apprécie toutes les étapes du projet. Ensuite, gagner une course est une manière de valider le concept, les innovations.»

Des courses, tu en as gagné à la pelle. En solitaire, en double ou en équipage. Tu as composé toutes les gammes de la course au large, de celles qui forgent les marins de renom. Mini-Transat, Solitaire du Figaro, Transat Jacques Vabre, Tour de l’Europe, la Baule-Dakar et évidemment la Route du Rhum. Tu t’es dessiné un palmarès qui force le respect. Avec cette deuxième gorgée de Rhum en 1998 en guise d’apothéose d’une carrière maîtrisée.

Ton histoire, c’est celle aussi d’un être humain au grand cœur, bon vivant et fidèle en amitié. On est à l’automne 1998. Tu prépares minutieusement ton oiseau des mers, le fameux trimaran Primagaz, à un nouvel exploit majuscule. Et il règne une atmosphère très helvétique à la Trinité-sur-mer, alors fief des multicoques 60 pieds où tu as pris tes quartiers depuis plusieurs années. Tu nous ouvres les portes de ta «maison du bonheur» comme tu l’appelles. A Stève Ravussin, alors apprenti marin sans grands moyens, à moi-même, jeune journaliste indépendante et à d’autres encore. La maison des Suisses où cohabitent sans fausse note labeur, camaraderie et rigolade.

De ton pays natal, tu as gardé une rigueur professionnelle indéniable et des amitiés indéfectibles. Généreux, tu offres au jeune Stève, – qui se prépare lui aussi pour la Route du Rhum sur un multicoque lémanique! – non seulement l’hébergement mais de précieux conseils de grand «frère» expérimenté. Tu joues d’ailleurs aussi le professeur avisé avec ton jeune frère, Ivan, que tu appelles James par affection. Le tout dans la bonne humeur.

Anticonformiste, parfois excessif, tu vis à 150% tout ce que tu entreprends. Mais surtout tu aimes raconter et partager. Les souvenirs sont précis. Qui tous illustrent si bien qui tu es. Il y a cette soirée où tu décides de nous projeter le film de ta traversée de l’Atlantique en hobbie cat (catamaran de plage) à 20 ans. La passion anime ton récit au fur et à mesure où défilent ces images improbables. Comme celle de tes pieds bouffés par le sel à l’arrivée de l’autre côté de la grande flaque. Il faut être un peu fou pour faire ça. Avoir ce petit supplément d’âme qui habite inévitablement les êtres d’exception.

Le milieu t’a surnommé le «Petit Prince de l’Atlantique» après ton premier succès à la Route du Rhum. Si tu en as les boucles blondes, c’est davantage au père du célèbre petit personnage que tu nous fais penser. Voler… Ça te fait rêver. Un jour, tu nous dis: «Tu es déjà allée à Ouessant?» On avoue que non. «Alors on y va!» On découvre alors qu’il n’y a pas que les bateaux que tu sais piloter. On file vers un hangar dans lequel se cache un petit avion biplace. Et nous voilà parti pour une excursion de quelques heures sur cette île au large de la pointe du Finistère. Sur cette île, les autochtones, rompus à la devise qui fait la légende de leur terre – «qui voit Ouessant, voit son sang» – sont du genre rugueux, la tête plus dure que l’ardoise des toits. Mais le courant passe, tu sais leur parler. La mer, ça vous connaît. En plus, tu leur as acheté un petit cheptel du cru. Des moutons noirs qui broutent dans ton jardin. Ça crée des liens. «Dessine-moi un mouton» qu’il disait…

Souvenirs aussi d’un convoyage musclé entre Royan et la Trinité-sur-mer au retour d’un Grand Prix de multicoques. 45 nœuds de face. A bord, les frères Ravussin, Martial Salvan, mais aussi Mike Horn embauché pour tourner les manivelles de winchs. Le trimaran tape violemment dans les vagues. Donne l’impression qu’il va se disloquer. Mais tu affiches cette force tranquille qui te caractérise, rivé à ton poste de barre, perché dix mètres au-dessus de l’eau.

De la Route du Rhum 1998, des souvenirs aussi. Comme la sortie de l’écluse à St-Malo sur les filets de ton Primagaz salué par une foule immense. Nous étions quelques privilégiés conviés à ton bord pour des émotions et des images indélébiles. Souvenirs des festivités à ton arrivée triomphale après 12 jours et 8 heures de mer. Et de cette sortie sur ton trimaran transformé en «boat people» pour aller à la rencontre de Thomas Coville, ton pote, vainqueur dans la catégorie des monocoques de 60 pieds. Toujours là pour tes amis.

Après cette Route du Rhum, tu aspires à plus vite, plus haut, plus fort… Un jour, tu nous dévoiles deux immenses flotteurs dissimulés dans ton hangar. Destinés à prendre la forme d’un maxi-trimaran à bord duquel tu espères battre des records encore. Tu es en avance sur l’évolution de la course au large et tu vas payer cette avance. C’est trop tôt. Les sponsors sont encore frileux à la perspective de financer des multicoques géants. Et le train finalement partira sans toi.

Tu t’offusques parfois d’une voile française prisonnière de ses carcans et de ses guerres de clochers. Alors, comme tu n’aimes pas faire les choses à moitié, tu préfères te retirer de la course. Un jour, las de chercher des budgets, porté par l’amour de Caroline auprès de qui tu as trouvé un bel équilibre, tu décides de larguer les amarres. D’aller voguer autour du monde avec ta petite famille, comme tes parents l’avaient fait lorsque tu étais enfant.

Tu parlais souvent de la Polynésie et disais craindre d’y retourner. De peur de la découvrir dénaturée par les années passées. Tu as finalement osé aller retrouver ces îles du Pacifiques qui t’ont vu grandir. Quelques rares échanges par Skype ces dernières années, suffisant pour savoir que tu filais une existence douce et heureuse dans cette nouvelle vie. Une existence entre ciel et mer. Du charter pour faire bouillir la marmite et de la plongée pour continuer d’apprivoiser cet univers insondable qui t’a toujours fasciné. Tu as si souvent pris la mer. On aimerait tellement se dire qu’elle n’a pas pu te prendre à son tour…