Déjà dix années de cyclisme derrière lui, d'immenses joies et des moments de peine, de grandes envolées dans les montagnes, puis les ailes coupées par l'affaire Festina. Laurent Dufaux a tout connu, jusqu'à l'inimaginable. Le jeune homme, qui a appris son métier dans l'environnement vertueux de Paul Koechli, s'est reconstruit pour devenir un trentenaire ambitieux, déterminé, au goût de l'offensive toujours prononcé, qui a su échapper à la saturation physique et mentale, et à toute autre forme de démobilisation guettant le coureur cycliste.

Sa onzième saison professionnelle, le Vaudois l'a placée sous le signe d'une santé retrouvée. Certes, l'année 2000 lui a apporté la satisfaction de briller au Tour de Romandie (3e), puis de remporter le Championnat de Zurich, une manche de la Coupe du monde, la course que rêve d'accrocher à son palmarès tout coureur helvétique. Mais une inflammation persistante à la prostate a, selon lui, anéanti ses espoirs de réaliser un bon Tour de France, qu'il a abandonné lors de la 13e étape. Et rien ne dit que son équipe italienne, la Saeco (fabricant de machines à café), sera conviée à participer à la prochaine édition.

Se fixer des échéances

«Alors, je courrai le Tour d'Italie (ndlr: il y compte une seule participation, 43e en 1995), fait-il observer. Déjà, l'an dernier, avec la forme que j'avais au Tour de Romandie, mes directeurs sportifs regrettaient presque de ne pas m'avoir inscrit au départ du Giro. Aujourd'hui, on ne peut pas prendre le risque du «tout pour le Tour» sans avoir la certitude d'y être invité.»

D'ailleurs, comme le souligne Laurent Dufaux, un coureur a «besoin de se fixer des échéances» pour entretenir sa motivation et valider son travail à l'entraînement. L'homme a accumulé suffisamment d'expérience pour mesurer l'importance d'acquérir rapidement de bonnes bases physiques, car il est éprouvant, rappelle-t-il, de «courir après la forme», avec les risques d'épuisement psychologique que cela comporte. «Comme l'hiver a été clément, j'ai pu faire beaucoup de fond, plus que les autres années.» Malgré un long traitement à base d'antibiotiques pour soigner sa prostate («Si j'étais employé de bureau, ce serait de la rigolade, mais là, nous sommes toujours au contact de la selle, dans le froid, l'humidité…»), il a débuté la saison sous de bons auspices, avec un 13e temps provisoire au Tour de Valence avant le «chrono» qui l'a relégué au 23e rang final.

Dès Paris-Nice, qui débute dimanche à Nevers, il tentera de passer la vitesse supérieure. «C'est une course qui m'a toujours plu. J'y ai terminé 2e en 1997 derrière Jalabert, et 8e l'année suivante. Elle correspond assez bien à mes caractéristiques. Je serai concentré pour faire un bon classement, compte tenu de mes possibilités actuelles.»

La «course au soleil» constitue, pour lui, une étape importante avant les classiques ardennaises, le mois prochain, et plus encore vers le Tour d'Italie, qui partira le 19 mai de Pescara. D'ici là, il espère que les rôles seront clairement définis au sein de l'équipe Saeco, où Mario Cipollini exerce une grande influence sur la direction sportive et les coureurs. «Il Magnifico» s'est donné une image résolument moderne, tout en réclamant autour de lui des structures dignes du passé où le champion était un régent, voire un despote, qui exigeait de tous ses équipiers un dévouement total.

Cipollini possède une fameuse pointe de vitesse et Dufaux s'illustre dans les grimpées: ils se trouvent néanmoins en concurrence indirecte. Car, dans la perspective du Giro et du Tour, l'Italien a pour habitude de réclamer des hommes prompts à lui lancer ses sprints, et c'est autant de forces vives dont ne profitent pas Dufaux ou encore Paolo Savoldelli, 2e du Tour d'Italie en 1999. «Il faudra que ça joue pour tout le monde», lâche le premier, dont on situe bien la nature des préoccupations. «Ce n'est pas moi le patron, c'est aux dirigeants de l'équipe de prendre leurs responsabilités. Cipollini est un grand champion qui doit être respecté, mais il faut également trouver un équilibre.»

Le palmarès de Laurent Dufaux dans les classements des courses par étapes devrait pouvoir plaider en sa faveur. Mais, en Italie, rien n'est fait qui pourrait déplaire à Mario Cipollini…