A Lannemazan, mercredi matin, le ciel est sombre sur les sommets des Pyrénées. Un décor d'autant moins engageant pour les rescapés du Tour que l'étape de la veille, la plus dure de l'épreuve, a profondément marqué les organismes. L'Aspin champêtre, le légendaire Tourmalet, le Soulor escarpé avec son dangereux enchaînement sur l'Aubisque sont les escapades au programme de la dernière journée de la Grande Boucle dans la montagne. Intox ou bonne foi, des médecins d'équipe témoignent n'avoir jamais vu leurs coureurs dans un si grand état de fatigue après plus de deux semaines de course. Voilà qui promet. Même si l'arrivée de l'étape à Pau est jugée 60 kilomètres après la dernière ascension, la course s'annonce exigeante et des défaillances sont à craindre.

Attaqué la veille par Le Monde, le maillot jaune Lance Armstrong est en colère. Le Texan a sa fierté et il a dit à ses proches son désir de s'expliquer, face à la presse mais aussi à vélo, pourquoi pas en gagnant l'étape. C'est toutefois un autre revenant, le Russe Pavel Tonkov, qui lance la grande attaque de la journée dans les lacets du col du Tourmalet. Loin au général, le leader de la Mapei a déçu son entourage et il doit se racheter. Seuls deux coureurs suivent son rythme endiablé, Alberto Elli et David Etxebarria. Le trio comptera jusqu'à quatre minutes d'avance sur le maillot.

La course – et le podium final du Tour – se joue dans les dernières rampes du col du Soulor. Fernando Escartin, le vainqueur de la veille, a en tête de consolider sa deuxième place au général. Les pentes des Pyrénées lui offrent une ultime chance de creuser un écart sur ses poursuivants immédiats, les Zülle, Dufaux et Virenque. Il attaque avec la précieuse aide de son équipier dévoué, Carlos Contreras. Lance Armstrong et Alex Zülle lui prennent la roue, mais pas Laurent Dufaux et Richard Virenque, qui collent au bitume et voient définitivement s'envoler leurs derniers espoirs de monter sur le podium à Paris.

Du Soulor à l'Aubisque, proches de quatre kilomètres, la route, pas plus large qu'un balcon, domine, sans parapet, un abîme à pic de 800 mètres, le cirque de Litor. Le temps se gâte au moment où la bande emmenée à plus de 60 km/h par Escartin franchit cette vertigineuse galerie. Le brouillard, plus épais que jamais, enveloppe les coureurs qui roulent sans visibilité à la poursuite du trio de tête. Contrairement à Elli, Etxebarria ne prend aucun relais – «une question de survie», expliquera-t-il plus tard. L'Espagnol, déjà victorieux à Saint-Flour le 16 juillet, attend son heure…

Le final est haletant. Sous l'impulsion des trois leaders, Armstrong, Escartin et Zülle, les échappés sont rattrapés dans la descente vers Pau, 35 kilomètres avant l'arrivée. L'entente est parfaite entre les hommes forts du Tour qui veulent distancer le plus possible Dufaux et Virenque, et les coureurs à la chasse d'une victoire d'étape. Dans les rues de Pau, Contreras tente sa chance, en vain. David Etxebarria et Alberto Elli se livrent le sprint final qui sourit à celui qui a le mieux économisé ses forces. Laurent Dufaux franchit la ligne avec un passif de 1 minute et 52 secondes sur Fernando Escartin. La troisième place au général qu'il rêvait de ravir à l'Espagnol lors du contre-la-montre de samedi à Poitiers est désormais inaccessible au Vaudois spécialement fatigué. Ultime enjeu sportif: Zülle disputera à Escartin la place de dauphin d'Armstrong. Les 73 secondes qu'il a à effacer sur les 57 kilomètres semblent à sa portée.