«Fignon-LeMond: retrouvailles à Paris-Nice!» était-il écrit sur le carton d'invitation à la présentation de l'équipe Mercury-Viatel, samedi dernier, veille du départ de l'épreuve à Nevers. Une belle occasion, en effet, de réunir les deux grands protagonistes du Tour de France 89, départagés par huit secondes seulement – le plus petit écart de toute l'histoire du Tour –, à l'avantage de l'Américain, sur les Champs-Elysées, après 4000 kilomètres d'efforts!

Douze années ont passé depuis ce dimanche brûlant de juillet où LeMond retrouva la lumière après avoir failli perdre la vie dans un accident de chasse, et où Fignon connut la plus grande désillusion de sa carrière sportive. Les deux hommes ont perdu leur silhouette d'athlète, pas leur mentalité de gagneur. Depuis qu'ils se sont lancés dans les affaires, leurs routes ne s'étaient encore jamais croisées avant ce Paris-Nice: Laurent Fignon, à la tête d'une société de neuf personnes, organise la «course au soleil» qu'il a achetée en juin 1999 contre 1,5 million de francs suisses; Greg LeMond est devenu cet hiver le «porte-parole» du team Mercury-Viatel, équipé par les vélos de sa marque.

Rarement un ancien champion avait autant investi financièrement dans le cyclisme que le Français, a fortiori dans les mois qui ont suivi le scandale de l'affaire Festina. «J'aime prendre des risques, c'est dans ma nature», sourit-il, avec un soupçon d'orgueil. Désireuse d'étendre son influence sur le monde cycliste, la Société du Tour de France s'était également portée acquéreur, mais la famille Leulliot, propriétaire de la course, ne voulait pas la céder à son ennemi héréditaire. Pour elle l'offre de Fignon, qui avait «tellement envie de Paris-Nice», tombait à point nommé… Après un dernier contrat de coureur avec Gatorade, le Parisien avait fait ses adieux à son sport en prétendant qu'on ne le reverrait pas de sitôt. Et pourtant… «J'ai arrêté mes études pour faire du vélo, alors, qu'est-ce que je connais de mieux que le cyclisme? observe-t-il. Il y a des similitudes entre le rôle de leader d'une équipe et celui d'un chef d'entreprise. On bâtit un projet pour sa société comme on élabore une tactique sur la route. Il ne s'agit plus de gagner une course, mais de remporter des marchés, décrocher des contrats. A vélo, je ne me décourageais jamais. Un atout remarquable, une force extraordinaire qui restent ancrés en moi.»

Avant de revenir à son tour aux sources de sa célébrité, LeMond avait, lui, choisi une autre voie: la restauration. Il possédait une chaîne aux Etats-Unis qu'il a vendue récemment. Désormais, il nourrit le projet de commercialiser les cycles LeMond à travers toute l'Europe (1). «J'avais démarché la société Viatel (2) pour monter une équipe, mais comme notre budget ne nous permettait pas d'être inscrits en première division, j'ai suggéré à ses responsables de s'associer avec Mercury (3).» Composé d'un effectif très cosmopolite, Mercury-Viatel participe, cette semaine, au deuxième Paris-Nice organisé par Fignon. En 2000, l'organisateur avait dû mettre 500 000 francs de sa poche pour boucler le budget de l'épreuve. Un an plus tard, le maillot blanc qui distingue le premier coureur du classement général reste vierge de publicité. «Mais grâce à plusieurs sponsors, dont la société suisse Phonak (4), j'ai réussi à équilibrer mon budget, assure-t-il. Et pourtant, je ne bénéficie pas du soutien d'un journal et de sa régie publicitaire comme c'est le cas du Critérium du Dauphiné libéré ou du Grand Prix Midi libre. Je dois tout faire par moi-même.»

A l'évocation du dopage, Fignon ne s'écarte pas de ses fonctions d'organisateur: «Pourquoi réduire le kilométrage des courses? Ce n'est pas la somme des difficultés qui incite les coureurs à se doper, affirme-t-il. Si l'épreuve est plus courte, eh bien c'est la vitesse qui augmente! Et le problème n'est pas réglé pour autant.» Lié intimement à l'activité d'une équipe, LeMond souligne sa «très forte conviction antidopage», tout en reconnaissant, avec honnêteté, ignorer le nom du médecin de ses coureurs, un ancien docteur de l'US Postal. Aujourd'hui, il exprime son soulagement d'avoir échappé aux années EPO (il a mis un terme à sa carrière fin 1994, quand le produit n'était pas encore répandu dans le peloton), et «espère que (son) sport peut encore changer» (face au fléau du dopage), dit-il en soupirant. On le voit, les doutes du présent et l'incertitude de l'avenir n'ont pas empêché l'Américain de revenir au cyclisme…

(1) A l'exception des Etats-Unis, ils sont uniquement vendus en Suisse et en Angleterre.

(2) Fournisseur de services de télécommunication et constructeur-opérateur d'un réseau européen de fibre optique.

(3) Filiale de Ford.

(4) Fabricant de systèmes auditifs.