On entendrait une mouche voler. Ou un sprinter respirer. A force d'avoir entendu et lu tant de déclarations ambitieuses, le stade de la Pontaise ressemble sur le coup de 21 heures à une église en recueillement. Treize mille spectateurs muets, venus dans l'espoir de vivre un moment d'histoire. Jacky Delapierre – le patron du meeting, qui fête son anniversaire – livide, assis devant la ligne d'arrivée. Les champions du 100 mètres alignés dans un virage du stade, motivés par des conditions de course quasi parfaites: temps doux, vent léger, piste réputée comme l'une des plus «rebondissantes» et rapides du monde. Une tension digne de l'annonce de la ville organisatrice des J.O., «un après-midi coréen». Un moment bien particulier dans une soirée bien animée.

Avant? Il y a eu un meeting. Un beau meeting, chaleureux, sympathique, coloré. Dès 18h, les sauteurs à la perche et les sauteuses se sont chargés de chauffer le public bon enfant. Une lente montée en puissance, version moderne des jeux du cirque dans laquelle le spectateur, abreuvé de plusieurs concours et d'images, ne sait pas toujours où regarder. Gentiment, la Pontaise s'est remplie. Maurice Greene a poussé son premier cri, histoire d'évacuer la tension. Les spectateurs ont apprécié les nouveautés de l'année: des images du terrain d'échauffement et des gros plans sur écran géant, des interviews à chaud réalisées par un speaker, et même un orchestre de jazz chargé de meubler les moments de vide.

Sur la piste, les stars ont commencé à défiler. Ato Boldon très concentré, est venu se défouler dans une série de qualifications du 100 mètres. Le Cubain Tellez s'est imposé sur 800 mètres. L'Américaine Melissa Morrison a dominé le 110 mètres haies. Jonathan Edwards a animé le triple saut sous la tribune ensoleillée. La Nigérienne Falilat Ogunkoya a réalisé la meilleure performance de l'année sur 400mètres en 50 secondes 02, l'Américain Larry Wade l'a imitée sur 110 mètres haies en 13 sec. 01. Ivan Bitzi a établi un nouveau record de Suisse du 110 mètres haies et obtenu son billet pour les mondiaux de Séville. Quoi d'autre? Greene et Fredericks continuaient de s'échauffer. Les spectateurs s'amusaient. La routine.

Mais sur le coup de 21 h, plus rien n'existe que ce 100 mètres. La Pontaise est une bulle dans un monde agité. Ils ne sont que trois favoris: Maurice Greene, Ato Boldon, Frankie Fredericks, présents depuis mercredi à Lausanne dans le but avoué de faire un sort au record fixé par Greene à Athènes, 9sec79. Bruny Surin, le quatrième de ces chevaux de course est resté chez lui au Canada à cause d'une méchante grippe. Le mur des photographes, postés en bout de piste depuis le début de la soirée, prépare, ses flashs. Le Dieu du stade s'apprête à bondir. Jaillir vite, surtout. Ne pas se laisser déconcentrer par les trois faux départs. Viser cette minuscule ligne d'arrivée que Leroy Burrell avait franchie en nouveau recordman du monde en 1994. John Smith, l'entraîneur de Greene et Boldon, a dévoilé dans l'Equipe du matin le secret d'un bon 100 mètres: «Un sprinter doit gérer sa course comme un conducteur passe ses vitesses. Tout en douceur. Notre «embrayage», c'est l'angle créé entre la jambe et la piste. La propulsion doit être la plus horizontale possible afin de perdre le moins de force nécessaire.» Puis: «La plupart des bons sprinters sont capables d'être dans le temps du record du monde sur les 30 premiers mètres. Ce n'est pas très compliqué, il suffit d'être explosif et de posséder une technique correcte. C'est après que les choses se compliquent. Il faut savoir contrôler sa course techniquement et émotionnellement.»

Ato Boldon suit la théorie à la lettre dans les 30 premiers mètres, la distance sur laquelle un sprinter atteint 94% de sa vélocité. «Il faut voler comme un papillon tout en possédant une mentalité de taureau enragé», lui a répété John Smith. Lui, effectivement, ne court plus, il vole. Il laisse son compagnon d'entraînement Greene et Fredericks à plusieurs cm. Il veut prendre sa revanche sur la course d'Athènes. Mais sa course n'est pas assez déliée. Il termine à 7 centièmes du record (9sec 86), une éternité en sprint, et 7 centièmes devant Greene. Il laisse la vedette à Michael Johnson, auteur de la meilleure performance de l'année sur le 400 mètres suivant (43 sec. 92), ainsi qu'à Marion Jones et Nezha Bidouane, auteurs elles aussi d'une meilleure performance de l'année. Dans quelques jours, avec ses concurrents, il remettra l'ouvrage sur le métier. Encore. Toujours.