Entre la course à l'organisation des Jeux olympiques et la campagne pour accueillir le siège définitif de l'Agence mondiale antidopage (AMA), l'institution destinée à promouvoir et à coordonner la lutte contre le dopage sur le plan international, les méthodes de lobbying des villes candidates ne sont pas très différentes. Chaque équipe peaufine son projet en essayant généralement de cacher le maximum de détails jusqu'au dépôt du dossier, puis se lance dans une campagne où la politique compte souvent autant que les éléments techniques.

Si les cinq candidates à l'organisation des Jeux de 2008 (Istanbul, Osaka, Paris, Pékin et Toronto) sont entrées dans la dernière ligne droite depuis un mois et demi, les villes présélectionnées le 14 novembre par le Conseil de fondation de l'AMA ont jusqu'à demain pour déposer leur dossier définitif. Un match à six – Bonn, Lausanne, Lille, Montréal, Stockholm et Vienne – sans réel favori et truffé d'incertitudes. «Peu d'informations ont filtré jusqu'à présent», confie un membre de l'Agence. Tout juste consent-on dans l'équipe du projet autrichien à annoncer «d'importantes facilités fiscales». Montréal, chuchote-t-on dans les milieux politiques québécois, pourrait offrir une «grosse contribution de départ». Quant aux responsables de la candidature lausannoise, emmenés par le conseiller d'Etat vaudois Claude Ruey, ils s'apprêtent à frapper un grand coup symbolique. Lundi prochain, à Berne, le Conseil fédéral signera en effet avec des représentants de l'Agence un accord fiscal exonérant celle-ci de tout impôt direct et indirect. Au terme de cet accord, les employés étrangers de l'AMA ne paieront pas non plus d'impôts directs sur les revenus découlant de leur travail.

«Cette initiative est la suite logique de la décision du Conseil fédéral d'accorder, en septembre passé, un statut «quasi diplomatique» et une aide de départ de 200 000 francs à l'Agence en cas d'installation définitive, estime un proche du dossier, également sous le sceau de l'anonymat. Le groupe de travail formé de représentants de la Ville de Lausanne, du canton de Vaud et de la Confédération est arrivé à la conclusion que la réglementation fiscale appliquée aux organisations diplomatiques pouvait être étendue à l'Agence, formée pour moitié de membres des autorités publiques. C'est la preuve que la Suisse a très envie de garder le siège de l'AMA sur son territoire. L'importance économique de cette organisation n'est pas très significative. Elle devrait compter à terme entre 20 et 30 employés. Mais son installation définitive contribuerait encore au développement du pôle de compétences sportives de la région lausannoise et à la visibilité de la Suisse.»

Ces mesures suffiront-elles à obtenir les bonnes grâces de la trentaine de membres de l'Agence qui choisiront son siège définitif dans le courant de l'été, probablement à la fin du mois de juillet? Techniquement, tous les dossiers devraient se valoir. Les six villes candidates ont l'appui de leurs gouvernements, de bonnes conditions financières et des locaux de qualité à offrir à l'AMA. Lausanne prévoit de mettre à disposition de l'Agence tout un étage de l'immeuble de l'avenue du Tribunal-Fédéral où elle loge provisoirement. Le loyer serait payé par le canton de Vaud pendant plusieurs années.

La décision devrait donc se jouer sur un plan plus politique, ou politico-sportif. Les milieux sportifs nord-américains n'ont jamais caché leur frustration de voir la plupart des grandes institutions sportives installées en Europe. Montréal bénéficiera de l'appui des gouvernements australiens et américains. De son côté, l'Union européenne continue de s'opposer à une installation définitive de l'Agence mondiale antidopage à Lausanne. Joint mardi à Bruxelles, Christophe Forax, le porte-parole de la commissaire européenne au Sport, répète que «l'Agence doit s'éloigner, pour marquer son indépendance par rapport au CIO». Mais l'Union européenne se présente en ordre dispersé. «Les membres ne sont pas parvenus à se rallier derrière l'une des quatre candidatures, déplore le porte-parole. Nous attendrons les visites de la commission d'évaluation dans les villes, en avril et en mai, pour essayer de trouver une unité derrière la candidature européenne qui nous semblera avoir le plus de chances.» Pour ne rien arranger aux affaires communautaires, les deux seules voix dont dispose l'Union européenne pourraient ne pas peser bien lourd lors du vote final (voir le tableau ci-contre).

Reste, évidemment, le poids du mouvement olympique. Ses représentants disposent de la moitié des voix. Nombre d'entre eux, suivant le président Samaranch, estiment qu'une installation définitive de l'AMA à Lausanne ne poserait aucun problème d'indépendance, mais permettrait aussi une proximité pratique avec de multiples fédérations sportives internationales. Au bout du compte, entre la désunion des gouvernements européens et l'éloignement des Américains, voilà qui pourrait bien faire les affaires de la Suisse.