Craig Tiley est un optimiste impénitent. A un journaliste du quotidien Herald Sun qui lui demandait son opinion sur la crise qui frappe le tennis au pays des kangourous, l’omnipotent directeur de l’Open d’Australie a répondu, sans se départir d’un flegme très «Commonwealth»: «Sur cette terre, tout fonctionne par cycles. Utiliser le mot «crise» dépend de quel point de vue l’on se place. Bien sûr, si vous comparez la situation actuelle à celle où les Aussies dominaient le tennis planétaire, il existe un trou béant. Mais à l’époque, les joueurs et joueuses du cru grandissaient sur le gazon, vivaient sur le gazon, et seule une trentaine de nations pratiquaient le tennis. Aujourd’hui, l’herbe ne pousse plus qu’à Wimbledon et 150 pays, au bas mot, se révèlent capables de sortir un champion. Ici, nos exigences restent très élevées par rapport à cette nouvelle donne, mais il convient de ne pas l’oublier quand on évoque la «crise».»

Argument spécieux, rétorque le responsable de la rubrique tennis d’un journal du cru, trop «impliqué» pour s’identifier: «L’excuse de la surface de jeu qui change et de la concurrence accrue demeure anecdotique», dit-il. «La réalité apparaît beaucoup plus pragmatique. Au temps où nous avions des Rod Laver, Roy Emerson, Ken Rosewall, John Newcombe, Tony Roche, un coach émergeait au-dessus de tous les autres, Harry Hopman [dont la Hopman Cup, tournoi mixte, porte le nom]. Hop­man fut le premier entraîneur du Circuit à mettre l’accent sur la préparation athlétique. Il s’imposa, au cours des années 1950 à 1970, comme le seul à avoir compris dans quel sens allait l’évolution de son sport. Il a formé, sur le plan physique, toutes les stars australiennes. Ce n’est quand même pas par hasard si, grâce à son coaching, l’équipe d’Australie a remporté la Coupe Davis à 16 reprises! Ni si Rosewall a disputé deux finales en Grand Chelem, à Wimbledon et à l’US Open, contre Jimmy Connors à l’âge de 40 ans.»

«Après, poursuit notre interlocuteur, Hopman s’est exilé aux Etats-Unis pour gagner de l’argent, le filon s’est tari, les grands anciens sont partis à sa suite ouvrir des centres de formation lucratifs de l’autre côté du Pacifique. On a quand même eu des Pat Cash, des Patrick Rafter et des Lleyton Hewitt, ce qui n’a pas empêché le football, le cricket et le rugby de supplanter le tennis. Les jeunes talents doivent s’expatrier pour tenter de percer, et cela coûte très cher. Parce qu’ici, sur ce continent éloigné de tout, c’est devenu quasi impossible.»

Quand on constate que le meilleur représentant wallaby, Lleyton Hewitt, certes ex-numéro 1 mondial, culmine au 22e rang de l’ATP; que son second, Peter Luczak, s’assoit sur le 70e fauteuil; ou encore que, chez les filles, Samantha Stosur (WTA 13), elle-même abonnée aux accessits, est suivie par une kyrielle de jeunes baignant dans cette «aurea mediocritas» portée au pinacle par le poète latin Horace – Jelena Dokic, Alicia Molik, Casey Dellacqua –, on se prend à penser que le ton sévère de notre estimé confrère n’est finalement pas outrancier.

De tels propos n’ébranlent en rien l’assurance de Craig Tiley. Normal, l’homme est aussi responsable de la relève auprès de Tennis Australia (TA), la fédération nationale. «Nous avons composé un pool d’entraîneurs, une espèce de task force avec la mission de mieux détecter et former les perles rares sur notre territoire. Il s’agit d’une authentique «dream team»: Roche, Woodbridge, Wood­ford, Newcombe, Fitzgerald, Rafter… Si, avec eux, nous ne parvenions pas à reprendre le leadership d’ici à une décennie, ce serait à désespérer. J’ai fait attention de n’engager que des coaches d’accord de travailler 52 semaines par an et de se consacrer 100% aux athlètes qui le mériteront.» Et d’affirmer: «Je peux vous garantir que l’Australie va revenir au top du tennis planétaire. C’est une promesse, et elle sera tenue.»

Grâce à quelles méthodes, hormis celle qui consiste à stipendier des vieilles gloires? «Nous avons des programmes très précis afin de stopper l’hémorragie en quelques années», affirme Patrick Rafter à l’agence AP. «Mais je n’en dirai pas davantage tant que nous n’avons pas discuté tous ensemble.» Secret d’Etat pour un plan de formation sportive? Il doit être vraiment révolutionnaire. Du moins les Australiens le croient-ils.