Interview

«L’avenir du tennis suisse est chez les filles»

Présidente adjointe de Swiss Tennis, Christiane Jolissaint se réjouit du nouveau tournoi WTA de Bienne. Une manière de préparer l’après-Federer et de pérenniser la popularité du tennis en Suisse

Le Ladies Open de tennis s’ouvre lundi dans la nouvelle halle de Swiss Tennis à Bienne. Une belle réussite pour la fédération qui engrange en cette période faste. Mais qu’adviendra-t-il après? Lorsque Roger Federer et Stan Wawrinka, qui ne jouent déjà pratiquement plus la Coupe Davis, auront remisé leur raquette? Numéro deux de Swiss Tennis derrière le président René Stammbach, Christiane Jolissaint ouvre quelques pistes.

Le Temps: Derrière les exploits de Roger Federer et Stan Wawrinka, quel est l’état de santé du tennis en Suisse?

Christiane Jolissaint: Nous avons de bons joueurs mais on ne voit personne exploser chez les garçons parmi la relève. La situation est un peu plus positive chez les filles, nous avons une équipe compétitive et encore jeune. Globalement, nous constatons qu’énormément d’enfants se mettent au tennis. C’est l’effet Federer. A Genève particulièrement, le vivier est énorme. Le TC Collonge-Bellerive est le club qui compte le plus de juniors en Suisse, plus de 600. Le problème, c’est qu’un quart seulement fait de la compétition.

Nous craignons que beaucoup d’enfants soient confrontés à la compétition avant d’être prêts à le faire. Ils sont dégoûtés et ils arrêtent. En développant leur approche du tennis par une base saine et solide, on espère qu’ils accrocheront plus longtemps. Pour cela, nous avons lancé en 2016 le programme Kids Tennis. Les enfants de dix ans et moins n’ont pas accès à la compétition avant d’être passés par tout un programme d’acquisition des compétences.

– C’est grave s’il n’y a plus de champion pendant quelques années?

– Ce sera quand même un petit moins intéressant à regarder. Lorsque Federer ou Wawrinka jouent, le cœur bat un peu différemment.

– La Suisse pourra-t-elle longtemps accueillir cinq tournois professionnels? *

– Je pense que les deux tournois WTA sont vraiment nécessaires parce qu’une fois que Federer et Wawrinka auront arrêté, le tennis féminin aura plus de chance de rester à un haut niveau avec Belinda Bencic, Timea Bacsinszky, Viktorija Golubic et d’autres jeunes derrière.

– Les soucis de Bencic, passée en un an de la 7e à la 135e place mondiale, vous inquiètent-ils?

– Belinda peut revenir, elle connaît le chemin, elle sait comment y arriver. Elle est actuellement blessée, a un peu des problèmes de poids. Elle est en pleine restructuration: elle n’est plus entraînée par son papa, elle a un nouvel entraîneur, un nouveau préparateur physique, un nouveau manager. Elle a besoin d’un peu de temps, c’est allé tellement vite chez elle, peut-être même un peu trop vite…

– Vous venez d’être élue au Board de Tennis Europe. Quel regard y porte-t-on sur le modèle suisse?

– Il y a un respect mutuel de ce qui se fait ailleurs. Nous avons tous à apprendre des autres. En Suisse, nous avons la chance d’avoir un petit pays, un centre national comme nous l’avons à Bienne ne ferait pas tellement sens en Allemagne. Mais c’est vrai que les autres regardent et personne ne comprend pourquoi nous sortons autant de bons joueurs. On a de bonnes infrastructures, qui restent tout de même chères à mettre en place, mais il y a aussi une part de chance.

– De quoi s’occupe Tennis Europe?

– Principalement des compétitions juniors des 12-16 ans. Il y en a entre 300 et 400 organisées chaque année, avec des questions fondamentales à régler comme celle de la sécurité. Il y avait une quarantaine de tournois qui se disputaient en Turquie, où les hôtels montent des épreuves pour rentabiliser leurs installations. Vu le contexte politique là-bas, beaucoup d’épreuves ont été annulées ou déplacées. De même, il n’est plus possible de laisser des mineurs logés chez l’habitant, comme par le passé. Cela crée des coûts énormes pour les organisateurs puisqu’il faut loger tout le monde à l’hôtel et que ces tournois n’attirent ni public ni sponsors.

– C’est le problème général du tennis professionnel: un système pyramidal avec très peu de redistribution…

– Plus on est bon, plus on gagne et moins on dépense parce qu’on se fait inviter partout. Il faudrait que l’argent retombe un peu plus bas. Tous ces bons joueurs ont fait partie de la base. Nous cherchons des solutions pour améliorer la situation. Des études ont montré qu’il fallait être au pire 350e chez les garçons et 250e chez les dames pour rentrer dans ses frais. Le but est de passer à 450 et 350, pour que deux cents joueurs et joueuses supplémentaires puissent vivre du tennis. Pour cela, le «prize money» a été augmenté: la catégorie la plus basse a passé de 10 000 à 15 000 dollars.

– Trouvez-vous normal que l’économie du tennis ne permette qu’à 700 professionnels d’en vivre?

– C’est effectivement un milieu très dur et très concurrentiel mais je ne sais pas s’il faut absolument que plus de monde gagne de l’argent parce que cela créerait un nivellement par le bas. N’importe qui peut se proclamer joueur professionnel, alors qu’en vivre, c’est autre chose. Les instances internationales réfléchissent à un moyen de limiter le nombre de joueurs, avec peut-être la création d’un circuit intermédiaire, appelé Transition Tour, entre les juniors et les professionnels. Une sorte de catégorie espoir qui permettrait soit de faire le pas, soit de prendre conscience de ses limites.

* Genève, Gstaad et Bâle chez les messieurs, Bienne et Gstaad chez les dames


Profil

1961: Naissance à Vevey

1978: Débuts sur le circuit WTA

1983: 26e joueuse mondiale

2006: Entre au Comité directeur de Swiss Tennis

2008: Capitaine de l’équipe de Fed Cup (jusqu’en 2012)

2015: Présidente adjointe de Swiss Tennis


Le cas Masarova

A Bienne, la Bâloise Rebeka Masarova (315e à la WTA) a reçu une invitation pour entrer dans le tableau principal du Ladies Open. Demi-finaliste de son premier tournoi WTA l’an dernier à Gstaad, finaliste de l’Open d’Australie junior en janvier dernier, cette joueuse de 17 ans est l’un des plus sûrs espoirs du tennis féminin. Et suisse? C’est la grande question. Car Rebeka Masarova, née à Bâle le 6 août 1999, est aussi espagnole par sa mère.

«Pour le moment, on ne sait pas encore quel pays elle va choisir de représenter, explique Christiane Jolissaint. Swiss Tennis est bien sûr en contact avec elle mais sa décision n’est pas encore arrêtée. Il n’est pas dans nos principes d’«acheter» une joueuse; ce sera donc à elle d’avoir envie de jouer pour la Suisse, en fonction de l’offre qu’on peut lui faire. Rebeka, ce qu’elle veut, c’est avoir sa place en Fed Cup. Elle l’aurait sans doute aussi en Espagne où, derrière Garbiñe Muguruza, il n’y a pas grand monde.»

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