La saison de l’audace s’ouvre en athlétisme. Le programme de l’année 2020, qui devait culminer avec les Jeux olympiques de Tokyo, a été complètement bouleversé mais la discipline n’a pas tardé à déployer des alternatives pour continuer à exister malgré la crise, l’absence de public et les restrictions de déplacements internationaux.

C’est ainsi que les organisateurs de la Weltklasse zurichoise, annulée, ont imaginé les «Inspiration Games». Le 9 juillet, l’événement mettra aux prises sur différents types d’épreuves plus ou moins réinventées trois athlètes, un suisse, un américain et un autre venu d’ailleurs. Un 150 mètres opposera par exemple Mujinga Kambundji (au Letzigrund), Allyson Felix (en Californie) et Shaunae Miller-Uibo (en Floride).

En attendant, la grande reprise des compétitions aura lieu ce jeudi à Oslo, où l’étape norvégienne de la Diamond League a été totalement repensée pour coller au contexte actuel. Les traditionnels Bislett Games sont devenus les Impossible Games, un nouveau nom qui décrit autant la mission d’organiser un meeting de très haut niveau au temps de la pandémie que les défis sportifs hors du commun au programme.

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Il y aura des tentatives de record du monde (Karsten Warholm sur 300 mètres haies; Daniel Stahl au lancer du disque). Des affrontements à distance (les frères Ingebrigtsen contre un trio kényan engagé à Nairobi sur 2000 mètres; Armand Duplantis contre Renaud Lavillenie en saut à la perche). Des incursions inattendues (la skieuse de fond Therese Johaug sur 10 000 mètres). Et même, sans doute, une première mondiale grâce à Lea Sprunger.

Numérologie du 400 mètres haies

La Vaudoise de 30 ans, seule athlète non scandinave présente jeudi à Oslo, tentera de n’effectuer que 13 foulées entre deux franchissements sur le début du 300 mètres haies qu’elle disputera face à la Norvégienne Amalie Iuel et à la Danoise Sara Slott Petersen. Aucune femme ne l’a jamais fait en compétition.

La démarche a de quoi laisser le profane circonspect. Treize, 14, 15 foulées entre deux haies? Il n’y verra de toute façon que le moulinement habituel. Mais pour les spécialistes, la question est centrale.

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En principe, moins un athlète fait de pas entre les obstacles et plus il va vite. Mais pour faire moins de pas, il doit allonger les foulées, ce qui demande plus d’énergie, et peut se payer cher en fin de course. Par ailleurs, du nombre de foulées effectuées dépend la jambe avec laquelle l’athlète franchit la haie. Toutes et tous en ont une meilleure que l’autre. Il faut donc réfléchir, compter, arbitrer les avantages et les inconvénients de chaque stratégie pour aboutir à la meilleure performance possible. C’est toute l’équation de la course de haies.

Le nombre de 13 foulées revêt une symbolique particulière dans la numérologie de la discipline. Chez les hommes, rares sont les athlètes capables de tenir le rythme sur la longueur d’un 400 mètres haies comme le faisait Edwin Moses, invaincu en 122 courses entre 1977 et 1987. «Même le champion du monde en titre Karsten Warholm le lâche sur la fin de ses séries pour terminer en 15 foulées», souffle l’entraîneur Laurent Meuwly. Et le recordman du monde Kevin Young défiait presque l’ordre naturel des choses en enchaînant deux intervalles en 12 foulées… Côté féminin, entre des haies légèrement plus basses que pour les hommes (76 centimètres contre 91), chacune fait sa petite cuisine personnelle entre 16, 15 et 14 foulées. Jamais 13. C’est un véritable plafond de verre qu’entend briser Lea Sprunger.

La bonne athlète et le bon moment

Lorsque la Vaudoise s’est tournée vers le 400 mètres haies en 2015, elle tenait un rythme de 15 foulées par intervalle du début à la fin des courses, de manière à attaquer tous les obstacles avec sa jambe droite, la meilleure. Après les Jeux olympiques de Rio en 2016, elle a adopté un nouveau plan: 14 foulées jusqu’à la cinquième haie, puis 15 jusqu’à la ligne d’arrivée. C’est dans cette configuration qu’elle est devenue la première Suissesse championne d’Europe d’athlétisme en 2018, et qu’elle a battu le vieux record national de sa spécialité en 2019.

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Pourquoi vouloir essayer autre chose? «Cela me trotte dans la tête depuis longtemps, lance-t-elle au téléphone. Je me suis souvent rendu compte que c’était dans mes cordes, que je devrais tenter, mais j’ai toujours renoncé à le faire parce que je savais que cela me coûterait beaucoup d’énergie. Et nous n’avons pas souvent le temps d’essayer de nouvelles choses. Là, il n’y a pas de grande échéance avant longtemps, donc c’est l’occasion ou jamais.»

Laurent Meuwly est convaincu que sa protégée peut relever le défi. «Lea est grande, avec de longues jambes, et elle a des qualités de sprinteuse. Elle compte parmi les femmes les plus puissantes et les plus rapides de l’histoire du 400 mètres haies. C’est ce qu’il faut pour être capable d’allonger les foulées.» Le fait que les Impossible Games d’Oslo proposent une course de 300 plutôt que de 400 mètres a fini de convaincre le duo de tenter le coup. Sur cette distance plus courte, l’athlète paiera moins le surplus d’effort consenti sur les premières haies.

Déstabiliser l’édifice

Mais au fond, le résultat d’Oslo importe peu, comme d’ailleurs la notule sur sa fiche Wikipédia que lui vaudrait le fait de réussir le coup des 13 foulées inédites pour une femme. La question est de savoir si, à terme, cela pourrait lui permettre d’être plus performante. De franchir un cap. Qui sait: de se rapprocher des meilleures avant une année 2021 qui sera contre toute attente olympique? «Nous sommes clairement dans une démarche expérimentale, temporise Laurent Meuwly. Nous nous sommes dit que nous allions profiter de cette période pour essayer des choses. Les 13 foulées, c’en est une. Rien ne dit que ce sera le futur de Lea.»

«Je ne fais pas tout ça dans le vide, il y a une réflexion derrière, lance l’intéressée. Si cela semble pouvoir me profiter, je vais clairement essayer de l’intégrer sur 400 mètres. Mais quelle quantité d’énergie vont me coûter ces deux intervalles en 13 foulées? C’est la grande question.»

Il y en a une autre. Ne risque-t-elle pas d’égarer ses précieux automatismes à remettre en cause son comportement en course? A ce niveau, le sport tient de la mécanique de précision et changer un rouage n’est pas anodin. Le sauteur à skis Simon Ammann peut en témoigner, lui qui a plusieurs fois modifié sa technique d’atterrissage au risque de déstabiliser l’ensemble de son édifice technique. Mais Lea Sprunger n’est pas inquiète. «Le rythme en 14 et 15 foulées, je le tiens, je le fais naturellement, sans avoir à compter mes pas ou quoi que ce soit, donc j’y reviendrai sans problème», soutient-elle. Laurent Meuwly pense pareil: «Pour faire 13, elle va devoir forcer sa nature et ça lui demandera beaucoup. Si, à l’automne, on se dit que ça n’en vaut pas la peine, ce sera un retour à une forme de facilité.»

Sinon? Peut-être que l’année 2021 sourira aux audacieux.