On demande souvent aux sportifs comment ils se sont remis d’une défaite, d’un échec, d’une désillusion. Combien de temps cela leur a pris. Par quelles étapes ils sont passés. On s’inquiète moins de ceux qui ont gagné; n’ont-ils pas qu’à savourer, les bienheureux?

Le vide qui borde le sommet peut pourtant se révéler abyssal. De nombreux champions ont décrit le «post-olympic blues» qui menace après quatre années à ne penser qu’aux Jeux. Le skieur Marcel Hirscher a pris sa retraite faute d’un adversaire susceptible de le battre. Comme un groupe de rock peut sécher sur son second album après un premier carton, beaucoup d’athlètes peinent simplement à encaisser le succès. «C’est exactement ce qui m’est arrivé, reconnaît Lea Sprunger. Je me suis trouvée à un stade où j’avais atteint les objectifs que, plus jeune, je m’étais fixés. Et tout à coup se pose cette question: et maintenant?»

En 2017, la spécialiste vaudoise du 400 mètres haies avait atteint la finale des Mondiaux, à Londres. L’été dernier, elle est devenue la première championne d’Europe suisse de l’histoire de l’athlétisme, à Berlin. Ce fut pour elle «un soulagement», ainsi qu’elle nous le disait à l’époque, «et du bonheur». Elle n’avait pas anticipé le coup de mou qui allait suivre, quand elle a recommencé à s’entraîner et qu’elle a dû se projeter vers de nouveaux objectifs.

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Objectif finale

Cela n’a par contre pas surpris son coach, Laurent Meuwly. «Quand on n’a pas encore gagné, on travaille tous les jours pour y arriver, la motivation est constante. Un titre change beaucoup de choses sur le plan psychologique. Tout à coup, on se sait capable d’aller au bout et il faut apprendre à se gérer pour, simplement, avoir la substance physique et mentale au bon moment.»

Malgré son «down» (c’est son mot), sa protégée s’est déjà montrée en mesure de le faire en décrochant en mars un nouveau titre de championne d’Europe, en salle et, cette fois, sur 400 mètres. «C’est vrai que Lea a connu une reprise délicate, mais il n’y a pas tant de filles que cela qui, en sept mois, ont décroché deux titres continentaux dans deux disciplines différentes!»

Lea Sprunger entre en lice ce mardi aux Championnats du monde de Doha. Il s’agira «de ne pas prendre les séries à la légère» (dès 16h30 en Suisse), avant de jouer la réussite de sa semaine mercredi en demi-finale. Ne pas parvenir à se hisser en finale serait forcément un peu décevant au vu du statut qu’elle a acquis ces dernières années.

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Le temps de se remettre

La coureuse de 29 ans l’a dit sans prendre de pincettes: elle aurait préféré que ces Championnats du monde ne se déroulent pas à Doha, mais dans un endroit vibrant d’une culture de l’athlétisme plus affirmée. Mais elle a aussi profité du choix du Qatar et d’un événement agendé en octobre. Ailleurs, il aurait eu lieu en août et elle y serait arrivée beaucoup moins affûtée.

«Au printemps, j’ai souffert d’une inflammation du dos qui appuyait sur un nerf et qui m’empêchait d’ouvrir ma foulée, raconte-t-elle. Chaque passage de haie me procurait une décharge électrique dans les lombaires.» Le problème a heureusement pu être rapidement identifié puis résolu. Et depuis, elle court après son meilleur niveau.

Sa meilleure performance de l’année (55’13) reste assez loin de son record personnel (54’29) et ne la place qu’en 17e position parmi les athlètes engagées à Doha. Mais ses 320 premiers mètres lors de la Weltklasse, fin août à Zurich, furent «les meilleurs de sa carrière» et suggèrent qu’elle vaut mieux que cela. Difficile donc de savoir où le membre du club de Nyon se situe. «Je ne vous dis pas tout, sourit-elle. Je sais quels temps je fais ces jours à l’entraînement, et donc ce que j’ai à espérer de ces Mondiaux.» Laurent Meuwly est à peine plus loquace sur la question: «Selon mes estimations, il y a dix filles pour huit places en finale. Lea en fait partie. Je peux ajouter qu’il n’y en a que trois qu’elle n’a pas battues cette saison…»

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Cuver l’ivresse des sommets

Le Fribourgeois a tout traversé avec cette athlète dont il s’occupe depuis qu’elle a 17 ans. Le temps des grandes décisions (quelle discipline privilégier?), celui des déconvenues, celui du succès. C’est encore un peu grâce à lui que Lea Sprunger est parvenue à se remettre d’aplomb, de manière assez paradoxale: le 1er avril, il a quitté le giron de la Fédération suisse d’athlétisme pour rejoindre celle des Pays-Bas. Ses protégés sont restés sous le choc. Et puis pour la coureuse vaudoise, qui voulait continuer à travailler avec lui, ce fut un déclic. «Je me suis dit que c’était l’occasion de découvrir de nouveaux horizons en allant m’entraîner régulièrement aux Pays-Bas.»

Elle s’y est déjà rendue quatre fois pour des séjours de deux à trois semaines. Mais le voyage a aussi été intérieur. Tout à coup, Lea Sprunger ne s’est plus vue comme l’athlète qui a atteint ses objectifs de jeunesse, mais comme une championne d’Europe qui ne détient pas encore le record de Suisse de sa discipline (Anita Protti en 54’25) et qui n’est pas… championne du monde. Simple question de perspective. On ne souffre pas de l’ivresse du sommet sans penser qu’on l’a atteint – et on se remet en marche le cœur léger.

Sa préparation pour les Championnats du monde s’est déroulée sans accroc. Un camp d’entraînement dans la chaleur de Belek (Turquie) pour les jambes. Quelques jours à la maison pour la tête. Et dans ses bagages, ce qui a vraiment changé pour elle depuis son titre européen: «Désormais, je sais pour l’avoir déjà fait que je peux arriver sur un grand rendez-vous et réussir à donner le meilleur de moi-même.» Elle trépigne de savoir ce que cela lui permettra de réaliser sur le tartan de Doha.