Reportage

Les leçons de la retraite sportive pour la réinsertion post-carcérale

Depuis 2014, l’association Nouveaux Regards Network organise des débats en prison. Objectif: faire un parallèle entre la reconversion d’un sportif en fin de carrière et la réinsertion sociale des détenus à leur sortie. Reportage dans la plus grande maison d’arrêt d’Europe, Fleury-Mérogis, dans l’Essonne

Pour entrer, il faut déposer son smartphone dans un casier, se soumettre à un scanner corporel, franchir des portillons métalliques et s’avancer dans l’immense couloir aux parois tranchées par des dizaines de portes de cellule. Dans cette salle aux murs immaculés de la prison de Fleury-Mérogis, Stanislas Frenkiel peaufine sa présentation. Sa mécanique est rodée. De Villepinte à Rodez, en passant par Amiens ou la Guyane, c’est la 135e conférence qu’il organise en prison. La 17e ici, dans la plus grande maison d’arrêt d’Europe.

Maître de conférences à l’Université d’Artois, il est l’un des fondateurs de Nouveaux Regards Network. Depuis 2014, l’association propose des conférences-débats en prison afin de lutter contre la récidive des détenus, partant du principe que certaines rencontres peuvent provoquer un déclic positif. «J’ai toujours eu envie de me mettre au service de la réinsertion», détaille ce petit-fils d’avocat, qui a «baigné dans cet univers judiciaire».

L’association s’appuie notamment sur l’intervention d’acteurs du sport comme l’ultra-marathonien Karim Mosta, de manière exceptionnelle l’ancien footballeur Bernard Lama ou le sociologue David-Claude Kemo, qui retracent leur histoire devant des détenus pour tenter d’établir un parallèle avec la réinsertion sociale de ces derniers. Aujourd’hui, Zaïr Kedadouche, 61 ans, ancien footballeur professionnel devenu inspecteur général de l’Education nationale, vient raconter sa reconversion.

Comme une parenthèse

Fleury-Mérogis loge 4000 individus, en détention provisoire ou condamnés à une peine inférieure à 2 ans. «La durée moyenne d’incarcération est de 4 mois, principalement pour stupéfiants ou violences. Les peines supérieures à 3 ans sont en attente de transfert», informe Patty Badjoko, coordinateur sportif au sein de la maison d’arrêt depuis douze ans.

Ici, un détenu qui ne participe à aucune activité est enfermé dans sa cellule 22 heures sur 24. Le sport est une échappatoire très prisée: l’attente pour accéder à la salle de musculation de l’établissement est de plusieurs mois. A travers les fenêtres rectangulaires du bâtiment, on aperçoit la plupart des détenus courir, faire des pompes ou des abdominaux durant leur promenade.

A 9 heures, une douzaine de prisonniers, pour la plupart âgés de 20 à 30 ans, s’installent sur les bancs en bois alignés dans la salle. La culture sport est présente jusque dans leur style vestimentaire convoquant survêtements du Real Madrid ou de Manchester United, qui contraste avec le look plus conventionnel de Stanislas Frenkiel et de Zaïr Kedadouche. Après une présentation du projet, ce dernier prend la parole et remonte le fil de sa vie. Une enfance en banlieue parisienne dans les années 70, à Aubervilliers, où sa mère l’élève seule avec ses cinq frères et sœurs. Les sorties entre copains, quelques bêtises.

Le football devient alors un exutoire et le force à quitter ses proches pour rejoindre le club de Sedan à 17 ans. Puis le défenseur vit une carrière de joueur professionnel de dix ans au Paris FC et au Red Star. A 31 ans, sa carrière s’achève. Suit une reconversion comme haut fonctionnaire: conseiller régional d’Ile-de-France, ambassadeur de France et aujourd’hui inspecteur général de l’Education nationale. «Conseiller du ministre Jean-Michel Blanquer», comme il le rappelle.

Le besoin d’une rupture

D’abord muet, l’auditoire se décrispe progressivement. Le discours porté par Zaïr Kedadouche fait réagir les détenus, pour la plupart originaires de banlieue, sur l’égalité des chances et le rôle joué par les proches dans leur éducation. Patrick*, une trentaine d’années, moulé dans un maillot du PSG, se livre sur son père médecin et sa mère infirmière, arrivés en France en provenance du Mali. «Leur priorité, ce n’était pas nous, mais de récolter de l’argent pour faire venir leurs frères et sœurs.» A l’adolescence, Patrick sort avec les jeunes de son quartier et «goûte à l’argent facile», celui du trafic de drogue. «Il m’aurait fallu une rupture, comme vous lorsque vous êtes parti jouer à Sedan», assène-t-il à l’orateur du jour.

Au fil des échanges, les protagonistes en viennent à l’analogie entre reconversion d’un sportif de haut niveau et réinsertion sociale d’un détenu. «Ça n’a rien à voir, commence Steve*, détenu de 43 ans. On n’a souvent ni femme ni enfant, nous ne sommes pas épaulés. Un footballeur a un niveau social bien supérieur, alors qu’on ne peut plus bosser dans plein de secteurs avec un casier judiciaire.»

Zaïr Kedadouche insiste sur la confiance en soi et l’importance de bâtir un projet: «Rien ne me prédestinait à devenir haut fonctionnaire après ma carrière.» Au tour de Chris* de lui répondre: «Vous aviez un chômage, des contacts. Nous, on a 200 euros à notre sortie et 150 par mois si on fait les démarches auprès de Pôle emploi…»

Stanislas Frenkiel nuance la facilité de la reconversion des footballeurs. Beaucoup de joueurs de l’ombre, «ceux qui ont œuvré en Ligue 2, à Niort, Châteauroux ou Laval», n’ont ni diplôme ni économies à la fin de leur carrière. En cela, leur situation ne serait pas si différente de celle des détenus.

Se réinsérer derrière les barreaux

A travers les cours dispensés à Fleury-Mérogis par les dizaines de professeurs, les détenus peuvent entamer leur réinsertion en prison, prendre des cours de français pour les non-francophones et passer des diplômes. «Mais on a d’autres choses à penser et il faut prouver que tu veux te réinsérer», juge Ali*, qui s’exprime pour la première fois. C’est là qu’intervient le juge d’application des peines, qui octroie une éventuelle autorisation de sortie si un détenu décroche un rendez-vous hors de la prison pour sa réinsertion. En marge de cette décision, l’administration pénitentiaire donne son avis sur le comportement du détenu et son projet de sortie, au cours d’une commission d’application des peines. «Quand tu fais des démarches pour ta réinsertion et qu’on te la refuse, ça te casse», conclut Steve*.

Après deux heures de discussions, la conférence se termine. Pas sûr qu’elle ait servi de déclic pour les détenus. «Certains ont été intéressés, d’autres sont venus parce qu’ils espèrent avoir une remise de peine en montrant qu’ils œuvrent à leur réinsertion», estime Patty Badjoko. Pas pressés de partir, plusieurs détenus prolongent les échanges. Escorté vers sa cellule, Patrick interpelle une dernière fois Zaïr Kedadouche et Stanislas Frenkiel: «On s’appelle quand je sors, les gars!»

* Les prénoms des détenus ont été modifiés.

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