Certains mythes ont la vie dure. Par exemple, celui-ci: plus le jour de la compétition approche, plus un athlète d'élite s'entraîne fort. Archifaux. Prenons le boxeur fribourgeois Bertrand Bossel, poids coq gaucher de 54 kg qui, ce samedi soir à Palézieux (VD), entame sa saison 2005 en disputant son 5e combat professionnel, contre le Français Guillaume Tajan, en 6 fois 3 minutes (invaincu, Bossel, dit «Bosko», compte 3 victoires et 1 nul à son actif). Qu'a-t-il fait cette semaine précédant le grand rendez-vous? «Rien, répond-il, sinon prendre du repos et surveiller la balance pour être fit…»

«On n'engraisse pas le cochon juste avant de l'amener à la boucherie», déclare son coach, Mehdi Genoud, au langage pittoresque. «Il en va de même pour un pugiliste. Trop le pousser les derniers jours n'aboutirait qu'à le vider de son jus. Au contraire, l'arrêt de l'entraînement – excepté un footing léger, la répétition des mouvements et la mise en confiance – fera monter en lui toutes les énergies qu'il libérera sur le ring lors du match.»

A cela, il convient d'ajouter que Bertrand a exercé, jusqu'à jeudi inclus, son emploi de chef magasinier chez UCB Farchim, entreprise de stockage de produits pharmaceutiques sise à Bulle.

Pour voir le professionnel se préparer «plein pot», et s'imprégner de ce qu'il endure réellement, il fallait donc se rendre une semaine plus tôt au Boxing Club Châtel-Saint-Denis (BCC). En prime, un soir où l'entraîneur avait subrepticement décidé de chambouler le programme habituel. «Bosko est réglé comme une horloge: corde à sauter, échauffement, ring», glisse Mehdi Genoud. «Cette fois, après la corde qui décontracte les jambes, on va partir directement avec les «paluches» (ndlr: les gros gants plats avec lesquels le coach dicte le rythme et le genre de coups à donner dans ces fausses mains géantes). Ça sert à anticiper les imprévus qui se produisent durant un vrai duel, à trouver à la seconde près la solution de rechange en fonction de l'attitude de l'opposant, à améliorer la réactivité. Bref, à briser le train-train.»

En arrivant à la salle à 19 heures pile, Bossel ignore les intentions de son mentor. Il expédie 20 minutes de corde à sauter, à une cadence accélérée, sans anicroche. Puis, de sa voix timide: «On fait l'échauffement normal, Mehdi?» «Non, maintenant tu vas boxer un quart d'heure dans le vide.» «Mais je suis encore froid!» «Ça fait rien!»

La mine un brin déstabilisée, le «pro» obéit sagement. Seul entre quatre murs, il cogne sur un adversaire virtuel en travaillant son souffle. Directs, jabs, crochets défensifs, uppercuts, la gamme complète y passe, l'œil acéré. On jurerait qu'en face de lui se trouve un ennemi à abattre. Or, il n'y a personne. Sauf le pugiliste et son imaginaire. Pas évident de se motiver dans de telles conditions. «Je n'aime guère cette séquence, avoue «Bosko». Cela permet quand même de bien coordonner les mouvements de bras, la garde, le jeu de jambes et la position des pieds.»

Une voix de stentor résonne dans cet univers de béton armé. Celle du coach. «T'es prêt Bébert, on y va!» Et Mehdi Genoud de chausser les fameuses «paluches», pour trois rounds sans répit. Les consignes fusent: «Plus sec! Avance la jambe, sinon ton adversaire ne reculera jamais! Termine ta rotation! Gauche, droite, gauche, voilà, ça y est! Tu sens la différence?»

En sueur, la respiration courte, Bertrand Bossel enregistre. A peine le temps de revêtir casque et protège-dents en attendant Stéphane Porchet, champion suisse juniors des surlégers (64 kg). Les rounds s'enchaînent à une allure effrénée. Ces deux-là ne boxent pas pour la galerie. Sans les protections, il y aurait du k.-o. dans l'air.

Mehdi Genoud s'y colle à son tour. Lui fut un poids moyen (74 kg) chez les amateurs, mais il concède aujourd'hui 83 kg… Un sacré gabarit, histoire d'accoutumer Bertrand à «rentrer» par-dessous dans un boxeur beaucoup plus lourd et à l'allonge supérieure. François Gilliand, premier manager de «Bosko» et président du BCC, dirige à la bande: «Baisse pas les yeux, autrement t'en prends un à la sortie!»

Retour de Stéphane Porchet, après une petite minute de récupération. Mehdi Genoud: «Refuse d'accuser le coup, tu fais le pas en arrière et tu reviens tout de suite, souple sur les jambes. Le laisse pas avancer sur toi! OK, c'est bien. Mais il a fallu attendre la fin pour voir une superbe rotation et de belles esquives. Samedi, tu devras réussir ça dès le début.»

La fin… Sept reprises de boxe pure, plus trois avec les «paluches», quasiment dépourvues d'interruptions. Effarant. Et en guise de dessert, la musculation des abdos: «pompes» et «rameurs» au sol. Il est 21 heures. Le faciès rougi, le regard lointain, Bertrand Bossel s'apprête à prendre sa douche. «C'est ça, l'entraînement quotidien auquel je m'astreins depuis début mars, cinq fois par semaine. Le reste? Un jour de fitness pour le cœur, un autre de footing à fond. Le rythme doit être aussi intense qu'un vrai combat.»

Forçat du sport? On dit souvent que la boxe constitue l'une des disciplines les plus exigeantes, les plus ingrates. Nous en avons eu la preuve de visu, à Châtel-Saint-Denis. Ce n'est pas tout. Voici trois semaines, «Bosko» et son entraîneur ont passé quelques jours au célèbre Boxing Club de Dombasle, près de Nancy. Objectif: se confronter à des sparring-partners français de très haut niveau. David Guérault, qui a disputé un Championnat du monde chez les coqs; Turkey Kaya, champion de l'Hexagone des supercoqs.

«Ce club compte une dizaine de professionnels, explique Mehdi. Là-bas, on a trouvé des adversaires taillés pour Bertrand, au poids identique, ce qui est très difficile en Suisse.» Bossel, lui, en conserve un souvenir illuminé: «Ce fut extraordinaire de pouvoir se mesurer à des pugilistes de ce calibre. C'est de cette façon que l'on élève vraiment son propre bagage technique. Même si, je dois le dire, ç'a été psychologiquement très dur. Il existe un monde entre eux et moi.»

Un monde. Celui qui sépare Bertrand Bossel, 28 ans, «apprenti professionnel», l'un des plus sûrs espoirs du noble art helvétique, déjà classé 15e poids coq européen, et les meilleurs spécialistes du continent. Un monde qui passe par une nouvelle victoire face à Guillaume Tajan, ce samedi. Elle ne le ferait pas avancer d'un pouce dans la hiérarchie, mais le rapprocherait inexorablement de son but: combattre, d'ici deux ou trois ans, pour la conquête d'une ceinture, intercontinentale ou – mieux – européenne. A force de patience, d'abnégation, de courage et d'humilité. Qualités sans lesquelles un boxeur n'existe simplement pas.