Livre

La légende des Verts retrouve des ailes

Avec Un printemps 76, Vincent Duluc fait revivre l’épopée de Saint-Etienne, lorsque la France provinciale et ouvrière crevait en chantant «Qui c’est les plus forts?»

Les légendes de printemps ne tiennent qu’à un fil. Mais elles résistent. Il était une fois la France, il y a quarante ans, le 12 mai 1976 exactement, le jour de la finale de la coupe d’Europe des clubs champions – l’ancêtre de la Ligue des champions. Cette nuit-là, les lucioles sont vertes. Au Hampden Park de Glasgow, l’AS Saint-Etienne de Jean-Michel Larqué affronte le Bayern de Munich de Franz Beckenbauer, l’élégance personnifiée, on l’appelle le Kaiser. Il reste sept minutes et les Allemands mènent un à zéro. C’est alors que l’entraîneur Robert Herbin, un grand sec à la crinière rousse qui a fait du maillot vert de son équipe le symbole d’une réussite à toute épreuve, lance Dominique Rocheteau, 20 ans, des cheveux fous, comme ses dribbles.

Les Champs-Elysées en transe pour les vaincus

On l’a baptisé l’ange vert, il aurait dû jouer tout le match, mais une blessure contractée quatre semaines auparavant le prive de cette fièvre. En huit minutes et trente-deux secondes – la partie est prolongée – il transforme la pelouse en flipper et offre à l’attaquant Patrick Revelli une balle d’égalisation. L’occasion passe, les vingt-cinq mille supporters français déchantent. Mais le lendemain, Robert Herbin, dit le Sphinx, et ses joueurs défilent à Paris en R5 décapotable, sur des Champs-Elysées en ébullition. La France de Cyrano et de Lino Ventura, celle qui a le goût du panache et des défaites flamboyantes, célèbre ses bretteurs en larmes.

Cette histoire est au cœur d’Un printemps 76, récit formidable de Vincent Duluc, l’une des plumes de L’Equipe. Il pourrait se déployer en célébration. Seuls applaudiraient alors les inconditionnels du club stéphanois – 31 000 spectateurs de moyenne la saison passée dans le «chaudron» de Geoffroy-Guichard, 73 millions d’euros de budget, soit le septième du championnat de France, et ce capital inestimable: une ferveur à l’anglaise dans les gradins.

Patti Smith, Dominique Rocheteau, même chevelure

Mais Saint-Etienne a longtemps été la ville de la mine. Et le journaliste s’est fait, à sa manière lyrique, écrivain-mineur. De son filon, il extrait une chronique intime d’abord, l’histoire du petit Vincent de Bourg-en-Bresse, cancre bien que fils d’un professeur de français, à qui les exploits des Verts donnent le goût de la liberté et du large, ce luxe dont la province française semble alors à jamais privée. Surtout, il fait remonter en geyser la mythologie d’une époque où la chanteuse Patti Smith et Dominique Rocheteau paraissent faire chevelure et cause commune: prolonger l’esprit de 68, c’est-à-dire mettre à bas le paternalisme encore tout puissant.

A quoi sert le football quand on a dix ans dans une ville qui marine dans sa routine? A chasser le cafard, à s’enfouir sous les draps avec un ballon de cuir, à dormir avec ses Rivat noires à semelles blanches. C’est ce que confesse Vincent Duluc, 53 ans, mémorialiste aujourd’hui des exploits de l’Olympique Lyonnais, le grand ennemi régional des Verts. «Pour s’évader il y avait le football vu comme un monde parfait et inaccessible; et à l’intérieur du football il y avait Saint-Etienne vu comme une ville fantasmée…» Dans leur repaire de Geoffroy-Guichard, les Verts règnent en experts de l’embuscade. On les croit à l’agonie après un match aller perdu, ils renversent la vapeur comme résumaient alors les chroniqueurs qui devaient boucler à toute berzingue leur papier. Leurs compte-rendus sont parfois épiques, on les lit à haute voix comme un poème de Victor Hugo.

Un ange, un sphinx, ainsi va la légende

Car cette équipe-là est une galerie de personnages. On y trouve un Sphinx, deux frères – Hervé et Patrick Revelli –, un ange… Les grandes légendes ont leurs figures de toujours, recyclées et la merveille, c’est qu’elles paraissent immaculées. Elles dissimulent d’autres mouvements, plus cahoteux, plus déchirants. C’est la fonction trompe-l’œil du sport.

Vincent Duluc dessine cela justement: la pente des seventies, ce toboggan lent qui voit la France basculer, du choc pétrolier au début du chômage, de Georges Pompidou, ce fumeur esthète qui cite René Char, à Valéry Giscard d’Estaing, ce monarque pinçant qui s’invite chez Monsieur tout le monde, histoire de faire peuple. Saint-Etienne est le théâtre de cette métamorphose, ses mines ferment, ses ouvriers guettés par la silicose errent sous un soleil exorbitant, mais son équipe flambe, comme s’il y avait là une manière de réparation.

L’auteur saisit ce glissement de terrain, il le raconte, quarante ans après, avec la tendresse de ceux qui ont gardé un pied dans la chambre de leur adolescence et un œil sur le poster perdu du milieu de terrain Dominique Bathenay, dont un tir fracassant a échoué, dans la nuit de Glasgow, sur le poteau du magistral Sepp Maier. Un printemps 76 est ainsi une chanson de geste. En exergue de chaque chapitre, Vincent Duluc qui est mélomane – tendance Eagles, David Gilmour – place le refrain d’un tube de l’époque. Une bluette qui est une entaille, celle-ci par exemple, c’est du Michèle Torr: «Emmène-moi danser ce soir,/ Flirtons ensemble enlacés dans le noir».

En ce mois de mai 1976, des jeunes filles en transe se jettent sur la Coccinelle noire à toit blanc de Dominique Rocheteau. Elles voudraient toutes le consoler, filer avec lui dans le noir. L’une ouvrira la portière et passera la nuit avec lui. A l’époque, Vincent Duluc l’ébouriffé aurait rêvé d’être cet allumeur de surface à la peau douce. Quarante ans plus tard, il lui conserve sa tendresse. «Saint-Etienne restera la ville de passage, l’endroit où j’ai eu pour la première fois l’impression d’être à la fois dans la télé et la vraie vie, de l’autre côté de l’ennui.»

Vincent Duluc est au fond l’enfant d’une période qui mélange les genres: les effilés du crampon ont des allures de pop star. Leurs dribbles sont une musique, le bonheur d’un printemps qui ne passe pas.


Un printemps 76, Vincent Duluc, Stock, 214 p.

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