Football

La légion étrangère anonyme de la Nati

Longtemps, la gloire était promise au joueur suisse évoluant à l’étranger. Aujourd’hui, ils sont si nombreux que certains restent peu connus du grand public. La sélection de Vladimir Petkovic pour le match contre la Biélorussie en apporte la preuve

Gregor Kobel. Ulisses Garcia. Djibril Sow. Anto Grgic. Florent Hadergjonaj. Cinq noms qui n’évoquent pas grand-chose au grand public. Et pourtant: ces footballeurs font partie de la sélection de Vladimir Petkovic pour affronter la Biélorussie, jeudi à 20h45 au stade de la Maladière, à Neuchâtel. Aucun d’entre eux n’avait jusque-là été convoqué en équipe nationale A, et ce n’est pas leur seul point commun: ils sont jeunes (de 19 à 22 ans), prometteurs (ils sont ou ont été membres des sélections nationales espoirs) et déjà émigrés. Ils évoluent tous dans des clubs allemands. Il y a vingt ans, s’engager à l’étranger était synonyme de gloire pour les footballeurs suisses. Ce club des cinq «mercenaires» relativement anonymes démontre que les temps ont changé.

Les circonstances du calendrier

La première et principale raison de leur présence à Neuchâtel, aux côtés des stars Xherdan Shaqiri, Granit Xhaka et Yann Sommer, tient aux circonstances du calendrier. Pendant que la Nati entamait la préparation pour son prochain match qualificatif pour le Mondial 2018, vendredi 9 juin à Torshavn contre les îles Féroé, de nombreux cadres avaient encore des obligations avec leurs clubs. Ceux qui jouent en Super League (Renato Steffen, Luca Zuffi) ne termineront le championnat que vendredi. Eren Derdiyok disputera le dernier match de la saison de Galatasaray samedi. Stephan Lichtsteiner tentera lui de remporter la Ligue des champions avec la Juventus.

Il y avait donc des places à prendre. Mais la manière dont Vladimir Petkovic les a attribuées n’est pas anodine. Elle illustre le nouveau rôle de pays exportateur de joueurs endossé par la Suisse dans le football globalisé. Elle incarne la politique basée sur une vision à moyen et long terme de l’Association suisse de football. «Le sélectionneur aurait pu choisir des joueurs plus âgés, plus confirmés et donc probablement plus utiles à court terme pour compléter son effectif, estime Raffaele Poli, responsable de l’Observatoire du football du Centre international d’étude du sport, à Neuchâtel. Au lieu de cela, il donne leur chance à des joueurs jeunes qui portent en eux un potentiel jugé plus important pour l’avenir.»

Aujourd’hui, le football suisse dispose d’une véritable légion étrangère. Selon les derniers chiffres disponibles, 131 professionnels promenaient leur passeport rouge à croix blanche dans les stades du monde entier. En novembre 2016, 48 d’entre eux évoluaient dans les cinq plus grands championnats européens, soit le cinquième contingent de mercenaires derrière ceux de la France, du Brésil, de l’Argentine, de l’Espagne et de la Belgique. Si l’on rapporte ce chiffre à la population du pays, seule la Croatie exporte davantage que la Suisse dans les ligues majeures.

Usine à joueurs

Aussi contre-intuitive qu’elle puisse paraître, c’est aujourd’hui une vérité: la Suisse usine des joueurs pour les clubs des grandes nations de football qui l’entourent. «Le joueur suisse est à la mode, valide Raffaele Poli. C’est la conséquence du bon travail réalisé par l’ASF, la Swiss Football League et les clubs depuis, disons, les années 90. Dans les grands championnats, on a de plus en plus l’image d’un footballeur suisse bien formé, fiable, solide et physiquement très au point.»

En conséquence, le rapport entre les footballeurs suisses émigrés et l’équipe nationale a profondément changé. Longtemps, évoluer à l’étranger était quasiment la garantie de porter le maillot rouge à croix blanche. En 1994, Roy Hodgson ne comptait que quatre mercenaires dans sa sélection pour la Coupe du monde aux Etats-Unis, et pour cause: il n’y avait guère qu’Alain Sutter, Ciriaco Sforza, Adrian Knup et Stéphane Chapuisat dans cette situation. En 2016, l’immense majorité des footballeurs suisses de l’étranger ont regardé l’Euro à la télévision, et Vladimir Petkovic n’avait pourtant convoqué que cinq joueurs de Super League…

L’étranger? «Un plus»

Deviendra-t-il de plus en plus nécessaire, pour intégrer la Nati, de signer dans un grand championnat? Contre la Lettonie, en mars dernier à Genève, deux joueurs de Super League seulement figuraient sur la feuille de match. Ni Michael Lang ni Renato Steffen (FC Bâle tous les deux) n’ont joué. Remo Freuler était déjà un bon élément à Lucerne mais il a dû attendre d’exploser à l’Atalanta, cette saison, à 25 ans, pour recevoir une première convocation.

Les qualités de Léo Lacroix ont d’abord dû convaincre Saint-Etienne avant d’être récompensées par la Nati (même si, comme Freuler, il n’y a pas encore signé d’apparition). «Le fait d’être aux prises tous les week-ends avec de grands attaquants m’a clairement aidé à rentrer dans les plans du sélectionneur. Je ne pense pas que jouer à l’étranger soit une condition sine qua non, mais c’est un plus», nous glissait le défenseur central il y a quelques semaines.

D’un côté, la tendance est de critiquer les départs trop précoces de joueurs suisses dans des clubs étrangers et, d’un autre, ce sont eux qui sont récompensés en étant appelés avec l’équipe A

Les membres du club des cinq nouveaux appelés ces jours-ci n’ont, eux, pas encore vraiment fait leurs preuves au plus haut niveau, mis à part le latéral Florent Hadergjonaj (22 ans), titulaire cette saison à Ingolstadt. Le gardien Gregor Kobel (19 ans) n’a jamais joué ni en Super League, ni en Bundesliga avec Hoffenheim. Le défenseur Ulisses Garcia (21 ans) n’a signé que 18 apparitions en première division allemande en deux saisons au Werder Brême. Le milieu de terrain Djibril Sow (20 ans) n’a fait qu’une entrée en jeu avec Mönchengladbach. Anto Grgic (20 ans), déjà titulaire au FC Zurich avant de partir, a lui joué 14 fois avec Stuttgart cette saison, mais en deuxième division allemande.

Pour Raffaele Poli, leur convocation démontre l’importance d’évoluer à l’étranger, quitte à brouiller un peu le message de l’ASF. «D’un côté, la tendance est de critiquer les départs trop précoces de joueurs suisses dans des clubs étrangers et, d’un autre, ce sont eux qui sont récompensés en étant appelés avec l’équipe A, observe le chercheur. Il y a sans doute d’autres raisons dans leur sélection – le fait de valoriser ces joueurs aux yeux de leurs clubs, de les voir à l’œuvre ou de leur montrer qu’ils sont suivis – mais cela reste un peu étonnant à mes yeux.»

Pour autant, Vladimir Petkovic n’a jamais oublié de suivre le championnat de Suisse. Depuis son arrivée à la tête de la Nati en 2014, il a lancé huit joueurs sur la scène internationale. Six d’entre eux évoluaient en Super League lors de leur première apparition.

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